Dans un recoin de ce monde

Série en 2 tomes par Fumiyo Kouno, éditée en VF par Kana, en VO par Futabasha, prépubliée dans le Manga Action.
Sens de lecture japonais, 148x210mm, 15,00€.

Après Le pays des cerisiers proposé en 2006 déjà par Kana, Fumiyo Kouno revient de nouveau sur le passé tragique de sa ville natale, Hiroshima, avec Dans un recoin de ce monde.

recoinmonde01En 1934, nous faisons la connaissance de la jeune Suzu Urano, attachante gamine un peu tête en l’air, maladroite, dessinatrice quand elle en trouve le temps, toujours prête à aider sa famille qui récolte et vend des feuilles de nori. Entre ses parents, son grand frère un peu rude Koichi et son adorable petite sœur Sumi, sa vie est un peu dure mais heureuse.
Fin 1943, alors que la guerre fait rage et que les restrictions de toutes sortes se multiplient, elle est demandée en mariage par un garçon qu’elle ne connaît pas et part vivre dans sa belle-famille à Kure. Entre sa belle-mère pas très en forme, sa belle-sœur au caractère difficile et son taiseux mari Shusaku, Suzu redouble d’efforts pour devenir une bonne épouse malgré sa maladresse. Mais la guerre et ses effroyables conséquences empiètent de plus en plus dans son quotidien tranquille…

recoinmonde02Si Le pays des cerisiers s’intéressait à une famille d’Hiroshima dix ans après la bombe, Dans un recoin de ce monde nous plonge dans la vie d’une jeune femme en plein cœur de la guerre, à quelques kilomètres de la future ville martyre. Comme toujours avec Kouno, on retrouve ce subtil équilibre entre humour léger, tendresse et courage face aux difficultés du quotidien, non-dits et sous-entendus tour à tour drôles et émouvants dans les relations qui se tissent entre les personnages, avec toujours en arrière-plan la mort qui n’est jamais bien loin. La mort, invitée malencontreuse mais inévitable, même quand elle s’invite justement au pire moment, au pire âge, dans les pires conditions. La mort, injuste, aveugle et aveuglante, qui frappe au hasard, explosant des corps et laissant nombre de cicatrices dans l’âme et la chair de l’entourage qui survit encore pour quelque temps.

Dans ce quotidien d’un pays en guerre, jusqu’au-boutiste même jusqu’à affronter l’horreur, Fumiyo Kouno décrit avec énormément de détails la vie de ces familles qui subissent la propagande nationaliste, les restrictions les plus sévères – alimentation, charbon, transport, vêtements, etc. -, les entraînements au combat en cas d’invasion, les incertitudes sur le sort des hommes au front, les bombardements de plus en plus incessants et meurtriers, la crainte constante de ne pas revenir d’une course ou de ne jamais revoir un visage aimé disparu sans qu’on s’y attende.
Malgré tout, les jours se suivent, la terre continue de tourner, le soleil de se lever et Suzu et ses proches avancent avec courage, tentant de profiter du moindre petit moment de bonheur malgré les doutes, les peurs et les difficultés. La jeune femme, rêveuse, ne ménage pas ses efforts pour sa belle-famille et son mari, même si les siens lui manquent, comme le temps de l’insouciance de son enfance où tout lui semblait plus simple. Elle cherche sa place dans un monde en plein effondrement, alors que tout ce en quoi elle croit, tous ceux qu’elle aime risquent de disparaître en une fraction de seconde, en un éclair aveuglant.
Et la mort frappe, impitoyable, ce qui n’empêche jamais Suzu de toujours se relever avec acharnement même si elle ne comprend pas vraiment d’où vient toute cette violence qui les menace, les submerge, les attaque sans répit.
Chaque chapitre débute avec une date, faisant comme un compte à rebours avant ce qu’on sait être l’inexorable, l’inévitable. L’arme atomique n’est alors qu’un éclair à l’horizon, mais marquera aussi bien la fin de la guerre, la défaite, la honte, la peur de l’occupation, que le climax de l’horreur subie, celle-ci n’ayant fait que grimper au fil des mois, arrachant la vie à coups de bombes.

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Si le premier tome présente les personnages, nous permet de connaître Suzu et son caractère, pour mieux la comprendre, nous familiarise avec sa famille, le mode de vie de l’époque, il est assez dense de par ses descriptions très détaillées, nous plongeant réellement dans ces vies dont on ne sait rien. C’est un autre pays, et une autre époque, donc une autre mentalité, très éloignée de celle d’aujourd’hui. Rien que la notion de mariage, partenariat pragmatique et pratique où l’amour, si sacralisé aujourd’hui, ne rentre pas franchement en ligne de compte, a de quoi interpeller.
Le dépaysement est alors complet et si bien géré qu’on est totalement immergés, sans lourdeur malgré le nombre de notes (pas simples à lire) qu’on trouve au fil des pages. Heureusement, le trait simple et précis de Kouno, sans trame, permet de ne pas surcharger les cases. Et son style très doux, presque enfantin par certains côtés, n’empêche nullement les signification profondes, les détails surprenants, choquants, comme ces morts au bord de la route à côté des personnages bien vivants et devant continuer leur existence comme si de rien n’était, pour ne pas perdre le moral, la raison ou l’envie de vivre dans un contexte où tout semble insensé, démesuré, inapproprié, absurde.

Le second tome, lui, est plus dur, avec des passages extrêmement forts, émouvants, tragiques, que Kouno parvient à retranscrire avec beaucoup de pudeur, de délicatesse et de justesse, sans en faire trop, rendant l’émotion encore plus forte et déchirante. La perte d’êtres chers dévorés par la violence, la guerre, l’égocentrisme de quelques-uns semble d’autant plus dénuée de sens face à la reddition qui n’apporte alors aucun soulagement, juste une aigreur qui risque de ronger l’âme tandis que des radiations rongent les corps, sans bruit, sans explication, sans que personne ne puisse encore prendre la mesure de la gravité de ce qui leur est arrivé avant plusieurs années.
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Mais au delà de la guerre, de la bombe, Dans un recoin de ce monde, c’est l’histoire de Suzu, guère maîtresse de son destin mais dont elle parvient à tout assumer avec courage et dignité, sachant apprécier chaque moment même dans les instants les plus rudes, accompagnée de ses souvenirs de temps heureux qu’elle a pu partager au gré des sourires et des rencontres, même éphémères. Une ode à la vie et à l’instant.
Le propos de Kouno n’est pas toujours parfaitement clair, de par les détails qui peuvent échapper à la lecture, mais n’empêche nullement la force de son propos, mêlant humour léger, tendresse, chaleur, tristesse, mélancolie, poésie, humanité, simplicité, noblesse et surtout amour. Car « l’amour réside n’importe où ».

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