[R] Le pays des cerisiers

Volume unique de Fumiyo Kouno, éditée en VF par Kana, en VO par Futabasha.
Sens de lecture japonais, 149x210mm, 104 pages, 10,20€.
Chronique datant du 15/12/2006.

payscerisiers01En 2006, Kana nous invitait à découvrir le travail de Fumiyo Kouno, avec Le pays des cerisiers dans sa foisonnante collection Made In. Un premier titre, bouleversant, bientôt suivi par d’autres – Koko (chez Glénat), Une longue route, Pour Sanpei (de nouveau chez Kana) -, confirmant le talent de la mangaka. L’éditeur continue puisqu’il propose aujourd’hui le premier volume de Dans un recoin de ce monde, série en 2 tomes. Pour fêter cette parution, je vous invite donc à rejeter un œil sur ma chronique du Pays des cerisiers, datant de décembre 2006.

1955. Minami Hirano vit toujours à Hiroshima, dans un bidonville, avec sa mère. Ayant survécu à la bombe dix ans plus tôt, elles poursuivent leur petite vie. D’autres sont morts ou continuent de disparaître mais elles sont là. L’amour n’est même jamais très loin… mais les effets insidieux et destructeurs de la bombe non plus.

Pas besoin d’être une bête en Histoire pour savoir qu’Hiroshima fait partie des deux villes touchées par la toute nouvelle bombe atomique américaine en août 1945. Hiroshima, c’est justement là qu’est née Fumiyo Kouno, mangaka à qui son éditeur propose de faire un récit sur sa ville et son histoire maudite. Rien de très réjouissant a priori. Mais loin de nous proposer une banale leçon d’histoire ou de morale, Kouno, d’abord assez réticente, se sentant loin d’être concernée, met en scène la vie quotidienne d’une famille, les Hirano, touchée de plein fouet par la lumière aveuglante du 6 août. Minami et sa mère Fujimi ont survécu et sont toujours là dix ans après, contrairement à d’autres membres de la famille. Mais peut-on parler de survie quand on est hanté par les souvenirs, quand on a vu et vécu l’insoutenable ?

Ainsi Minami ne peut s’empêcher de se sentir coupable de vivre là où tant d’autres sont morts. Elle ne supporte pas l’insensibilité qu’elle s’est sentie développer en contact permanent avec ces cadavres qui pourrissaient dans les rues. Elle ne peut se résoudre à vivre ne serait-ce qu’une minute de bonheur dans cette ville qu’elle aimait tant transformée en enfer.
Certes, la ville s’est reconstruite et les habitants survivants sont toujours là, avec leurs joies, leur bonne humeur, leur petite vie quotidienne et paisible qui semble retrouver son rythme d’antan. Mais tous gardent des blessures, visibles ou non, et restent marqués dans leur chair et leur âme : ainsi, d’autres à l’autre bout du monde ont décidé que leur vie pouvait être sacrifiée. Comment comprendre l’incompréhensible ? Comment accepter que d’autres au loin aient décidé que leur mort valait mieux que leur vie ? Et surtout comment supporter qu’on puissent accepter cela, comme ils l’ont finalement fait, histoire de pouvoir continuer à vivre malgré tout ?
La vie de Minami a été brisée ce jour-là mais la mangaka, loin d’en faire des tonnes, nous convie juste à quelques jours de la vie quotidienne de sa jeune héroïne, avec ses doutes, ses peurs, ses interrogations : pourquoi ? Mais pas de haine, d’envie de vengeance, même pas vraiment de colère, simplement un sentiment d’incompréhension, d’abattement face à un ennemi invisible, toujours là dans l’air et le sol dix ans après.

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Mais tout ne s’arrête pas là… Presque trente ans après, les Hirano sont toujours là, désormais à Tokyo. Comme pour beaucoup d’autres familles, la jeune génération ne sait pas vraiment ce qu’il en a été ce 6 août. Nanami, la nièce de Minami, vit simplement son enfance entre son petit frère asthmatique, sa grand-mère, son père, sa meilleure amie et voisine Tôko. Mais si pour Nanami, Hiroshima et sa bombe sont de l’histoire ancienne, cette histoire prend tout de même place dans sa vie, sans qu’elle le sache vraiment.
Ce n’est que dix-sept ans plus tard, au détour d’une filature rocambolesque de son père, qu’elle prendra conscience de certaines parties du passé des siens et des conséquences sur son présent et celui de son frère. Permettant alors peut-être petit à petit de cicatriser certaines blessures morales de la famille. Pour pouvoir accepter de vivre pleinement, sans continuer à traîner ce lourd fardeau, en pouvant regarder l’avenir plutôt que rester accroché à un passé qu’ils n’ont pas choisi.

Tout cela est toujours conté sans heurt, sans leçon de morale ni pathos exagéré. La mangaka parvient à faire passer énormément d’émotion avec beaucoup de simplicité, de pudeur, de retenue, laissant s’exprimer ses personnages par le regard, les postures, leurs interrogations muettes. Mêlant poésie, humour et tendresse, son histoire profondément humaine touche directement et on tourne les pages en sentant une petite boule d’émotion se coincer dans la gorge.
Ainsi, pas besoin d’en faire des tonnes, d’hurler ou de jouer d’un sentimentalisme extrême pour exprimer une profonde envie et un amour de la vie, envers et malgré tout, malgré une guerre qui laissera des traces des décennies plus tard même si on commence à préférer les oublier. Pas de jugement, pas de polémique, juste des êtres humains face à leur propre vie dont ils ne sont pas toujours maîtres, cherchant juste à exister paisiblement, à aimer librement qui ils souhaitent sans s’embarrasser d’a priori qui n’ont pas lieu d’être dans une histoire de cœur.

Un manga bouleversant finement raconté au travers d’un dessin simple n’usant d’aucune trame mais d’un ensemble de hachures, donnant un côté très personnel et attendrissant à l’ensemble, jamais déprimant mais au contraire débordant de simplicité, de vie et d’amour. La narration est habile, nous faisant passer d’une époque à une autre pour nous faire vivre les souvenirs des personnages, ce qui les a construit tels qu’ils sont désormais. L’important n’est alors pas la guerre et ses drames mais ce qui leur a permis de vivre après…

Avec Le pays des cerisiers, Fumiyo Kouno nous touche en plein cœur avec sa petite saga familiale sur fond de bombe atomique, sans jamais se la jouer moralisatrice et donneuse de leçon d’histoire. Pas du tout pesant, sans aucun pathos exagéré ni auto-apitoiement ou victimisation larmoyante. Pudique et touchant, drôle et émouvant… Pas besoin d’en faire des tonnes pour faire passer un message d’amour et de paix.

One comment

  1. Comme tu le dis, « Le Pays des cerisiers » propose une histoire simple, sobre mais très touchante, et surtout intelligente. J’en garde un excellent souvenir et je prévois de relire le titre prochainement. Mais dans l’immédiat, je viens d’acheter « Dans un recoin de ce monde » qui devrait être dans la même lignée. Vivement tout à l’heure, quand je vais ouvrir la toute nouvelle œuvre en français de Fumiyo Kouno 🙂

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