Le champ de l’arc-en-ciel

Volume unique d’Inio Asano, édité en VF par Panini Manga, en VO par Ohta Publishing.
Sens de lecture japonais, 165x238mm, 295 pages, 14,20€.

Sur les six titres d’Inio Asano sortis en France, j’en ai chroniqués jusque-là cinq sur Mangaverse. Le sixième, le seul sorti non pas chez Kana mais chez Panini Manga, me résiste depuis des mois. Et même au bout de quatre lectures, Le champ de l’arc-en-ciel me déconcerte toujours autant.
(Notons d’ailleurs qu’un autre titre de l’auteur doit sortir d’ici quelques mois chez IMHO.)

champarc01En effet, difficile d’en parler concrètement, le mangaka s’étant bien amusé à mêler énormément d’éléments au fil des pages, au point qu’on n’est pas sûr d’avoir véritablement compris une fois la lecture terminée. Asano se plaît à narrer son récit au travers de plusieurs points de vue et surtout au gré de deux époques séparées par onze années mais intimement liées. Les personnages qu’on rencontre au fil des pages évoluent donc de manière non linéaire puisqu’on pourra passer d’une page où ils sont enfants à une autre où, jeunes adultes, ils continuent de vivre avec le souvenir de leur année de primaire aux multiples bouleversements, peuplée de non-dits, de rumeurs, de violences, d’illusions perdues. Obligation est faite alors au lecteur de s’impliquer dans sa lecture, seul moyen pour se plonger au cœur d’un scénario complexe aux multiples pistes.

Au départ de toute cette histoire, il y a une petite fille, Arié Kimura, sorte d’ange à la peau blanche, tel un être un peu irréel resté immaculé dans un monde moche et crasseux contaminé par la noirceur des hommes. Un être qui rend fou les âmes torturées qui l’entourent et se collent à elle comme des papillons attirés par la lumière et qui finissent carbonisés sur une ampoule.
Une petite fille dont l’histoire sert de fil rouge muet liant tous les personnages, des enfants à leurs instituteurs en passant par certains parents. Une petite fille qu’on ne voit pas vraiment mais dont on entend beaucoup parler, la rendant alors encore plus présente, comme un mythe fondateur, une légende urbaine, que si on la voyait constamment.
Une petite fille maudite, au destin tragique, mais qui semble toujours rester pure malgré toutes les horreurs qui la condamnent. Sans doute une pureté trop extrême pour être acceptée dans ce monde…

On retrouve les thèmes chers à l’auteur : l’univers de l’enfance, cette vague idée de fin du monde, la faiblesse des adultes et une perpétuelle dualité. Le bien/le mal, la lumière/les ténèbres, la force/la faiblesse, le rêve/la réalité, les choix/la fatalité, la pureté/la saleté… pour finalement se retrouver dans un monde qui, s’il semble tourner normalement en surface, part en fait complètement en sucette, au bord de la folie générale. Comme ces personnages qui paraissent vivre tranquillement leur quotidien banal pour d’un coup se saisir d’un couteau et…
Cette dualité constante n’a rien de binaire, de manichéenne, car rien n’est nettement tranché. La lumière n’est pas forcément toujours positive, elle peut être aveuglante, les ténèbres peuvent cacher un monstre mais également protéger et isoler du danger. Le rêve s’entremêle avec la réalité au point qu’on ne sache plus précisément ce qui existe vraiment. Le personnage qui semble gentil et bien sous tout rapport révèle un visage de fou pervers sans limite, tandis que le bad boy de service se charge du sale boulot de punir ceux qui sont passés entre les mailles. Pour purifier le monde ?
Au fil des pages, la tension monte, on passe constamment d’une époque à l’autre, les pièces du puzzle se multiplient mais l’auteur parvient toujours à les faire s’emboîter une à une, à donner des pistes, à apporter de petits détails qui ajoutent encore à l’histoire. Une histoire complexe, a priori sans queue ni tête, comme un de ces rêves bizarres qui laissent une drôle d’impression quand on se réveille le matin.

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Chaque œuvre d’Asano est une invitation qui ne laisse pas indifférent, on accroche ou on déteste, et d’autant plus sur celle-là. Les titres sont souvent très doux, poétiques – Un monde formidable, Le quartier de la lumière, La fin du monde avant le lever du jour, etc. -, tout comme son trait, assez rond, délicat, précis, permettant de toujours reconnaître les personnages même avec onze ans d’intervalle.
Mais toujours cette impression calme et sereine est trompeuse et on se retrouve face à des actes horribles, cette cruauté bien humaine, entre ces enfants qui n’ont pas grand-chose d’innocent – y a-t-il beaucoup d’innocence dans certaines cours de récréation où s’enchaînent humiliations, rivalités, moqueries qu’on prend trop facilement à la légère ? – et ces adultes lâches, perdus, dominés par leurs propres démons qu’ils refusent de voir. Chacun est chahuté par les autres, par sa part d’ombre, par ses innombrables doutes, ses faiblesses, ses terreurs, cette solitude extrême qui les habite tous. Ils en apparaissent alors d’autant plus humains, qu’ils soient pathétiques ou détestables.
Asano n’est jamais complaisant avec eux et n’a pas peur de leur faire connaître le pire, sans pour autant donner une atmosphère trop pesante ou déprimante, aussi incroyable que cela puisse paraître, même s’il flirte ici avec les limites (mention Pour lecteurs avertis sur la couverture). Il ne juge pas, ne moralise pas, nous laissant d’autant plus libres de comprendre, deviner, imaginer…

Certes, on ne termine pas la lecture de ce volume totalement sereins ni forcément pleinement satisfaits… mais plutôt interloqués, pensifs, avec l’envie de recommencer depuis le début pour peut-être saisir les quelques briques indispensables qu’on a pu laisser passer. Mais peut-être pas tout de suite, le temps de digérer un peu…
Un volume complexe, parfois un peu dérangeant, déroutant, perturbant, mais dont se dégage une impression de parfaite maîtrise par son auteur. À moins que là encore, il cache son jeu…

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