Juste un peu de cendres

Volume unique par Thomas Day et Aurélien Police, édité en VF par Glénat Comics en octobre 2017, 185x283mm, 128 pages, 17,95€.

S’il y a une annonce de nouveautés qui m’a tout de suite intéressée il y a quelques mois, c’est bien Juste un peu de cendres de Thomas Day et Aurélien Police chez Glénat Comics. Un nouveau duo français comme Mathieu Salvia et Djet qui m’avaient enchantée avec leur géniale série Croquemitaines. Tant le résumé de l’histoire de Thomas Day que le style graphique d’Aurélien Police, que je connaissais déjà sans le savoir avec ses couvertures chez Le Belial, me donnaient envie de voir ce qu’ils avaient à nous proposer.

Juste un peu de cendresAshley Torrance, 17 ans, vit à Rockland, petite ville du Maine. En dehors de ses yeux vairons, rien ne semble spécialement la distinguer des autres. Mais elle a un don : elle est capable de voir le véritable visage de créatures effrayantes. Comme celui de Monsieur Estevez de l’école maternelle quand elle avait 5 ans. Et aujourd’hui, alors que les Etats-Unis sont secoués par diverses crises, pertes d’emplois massifs, incendies et émeutes, ces créatures avides de chair fraîche semblent nettement plus nombreuses. La jeune femme doit fuir…

Forcément, la première chose qui marque quand on ouvre Juste un peu de cendres, c’est le graphisme. Mélange entre dessins, photos, 3D, on n’est pas là face à un comics classique. Pourtant, même sans les habituelles cases, nulle difficulté de lecture, on s’immerge dans chaque page comme dans un paysage sur lequel s’accrochent les personnages et leurs intrigues. Intrigues qui ne nous sont pas racontées au fur et à mesure mais plutôt avec le recul du souvenir, et avec lui, la réflexion sur la valeur et la légitimité des actes décrits, sans aucune complaisance.
Ashley voit ces créatures et a appris à les craindre au fil des années. N’ayant personne dans son entourage avec qui en parler sans finir à l’hôpital psy, c’est par internet qu’elle nous des liens avec d’autres, comme elle. Mais personne ne semble vraiment savoir qui sont ces créatures, d’où elles viennent. Et tandis que la population voit le pays vaciller face aux catastrophes économiques de notre époque, Ashley et ses congénères savent que tous ces bouleversements ont un lien avec ces « cendreux ». Leurs recherches les mènera au cœur de l’Amérique, dans son histoire, celle de sa création « moderne » avec l’arrivée des pèlerins.
Comme le fait souvent Stephen King – qui lui-même place souvent le début de ses histoires dans le Maine (on remarquera que le nom de famille d’Ashley est Torrance, comme dans Shining), ce récit plonge ses racines dans le sang de la construction de ce pays. Mais pas seulement…

Il ne faut pas ici s’attendre à un récit à la Walking Dead, brut, sanglant, cru. On est beaucoup plus ici dans du ressenti, de l’ambiance, sans action spectaculaire : le climax de l’épisode 4 se révèle en une page, dense, puissante… sans pour autant jouer sur l’adrénaline ou l’hémoglobine.
Day et Police réadaptent à leur manière le récit de « zombies » – créatures souvent utilisées comme révélateurs des tourments et des horreurs humaines de leur époque – en y apportant une touche extrêmement mélancolique : qui sont réellement dans cette histoire les victimes et les dangers ?
J’y ai retrouvé un petit côté Je suis une légende de Richard Matheson, où cette épidémie de créatures qu’on pourrait croire manichéenne – les méchants bouffeurs de chaire fraîche, les braves humains qui se défendent – est nettement plus nuancée. Où les braves défenseurs de l’humanité se retrouvent porteurs d’une culpabilité et d’une responsabilité immenses face aux choix qu’ils ont faits.

La précision des mots de Thomas Day s’allie à merveille au style visuellement superbe d’Aurélien Police. Chaque texte a son importance, sa force, chaque détail graphique également. On plonge dans une ambiance unique, puissante, en suivant une Ashley (« ash » veut dire cendre en anglais) un peu désabusée malgré son jeune âge, leader malgré elle d’une humanité qui ne mesure même pas le danger qu’elle continue de créer chaque jour, qu’elle alimente par ses actes, ses choix, ses irresponsabilités. Ces cendreux sont les visions de son propre cauchemar, liés à elle pour l’éternité même si rares sont ceux et celles capables de voir ce lien.


Pour qu’il y ait des cendres, il doit y avoir des flammes. Littéralement parlant ou pas. Les flammes de l’âme humaine, capable de plonger au plus profond de la noirceur et du désespoir, de la haine et du dégoût. Créatures ou humains, personne n’en ressort intact. Et il n’y aura jamais de fin…

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