La différence invisible

Volume unique par Julie Dachez et Mademoiselle Caroline, édité par Delcourt en août 2016, 201x265mm, 96 pages, 22,95€. 

Voilà déjà plusieurs mois que j’ai lu La différence invisible de Julie Dachez et Mademoiselle Caroline mais il avait trop touché des points sensibles pour que je puisse en faire une chronique. Depuis, j’ai suffisamment avancé sur ces questions pour pouvoir m’y replonger et tenter cette fois-ci d’en parler…

La différence invisibleMarguerite a 27 ans, un travail stable et un petit ami avec qui elle partage sa vie. Visiblement rien de spécialement remarquable. Mais la jeune femme n’est pas exactement comme les autres. Extrêmement routinière, hypersensible, incapable de saisir les sous-entendus ou le second degré, de mentir quitte à dire des choses blessantes, très anxieuse, elle a de plus en plus de mal aussi bien dans sa vie professionnelle, où on lui reproche de ne pas s’intégrer, que dans sa vie personnelle. En surfant sur le net, elle découvre l’autisme Asperger…

Julie Dachez, autiste asperger, est la scénariste de cette BD et on n’a pas trop de doute qu’elle s’est beaucoup inspiré d’elle pour créer ce personnage de Marguerite. Elle nous parle par l’intermédiaire du trait de Mademoiselle Caroline, dont la précédente BD, Chute libre, consacrée à la dépression, avait déjà prouvé qu’elle savait mettre en image le mal-être et les questionnements intérieurs.

Marguerite galère. Elle fait tout son possible pour essayer de rentrer dans le moule mais ne comprend pas pourquoi ça l’épuise tellement quand tout le monde autour d’elle semble faire ça avec facilité. Au travail, elle passe pour la bizarre de service qui ne parle jamais, s’habille en « ado attardé », ne participe à aucune activité avec les collègues ni à aucune conversation de machine à café (qu’elle ne boit de toute façon pas). Bref, même si elle est rigoureuse, appliquée, qu’elle respecte les règles à la virgule, on lui fait des reproches, on la regarde de travers, on rit d’elle.
Chez elle, ce n’est pas forcément mieux. Si rentrer dans son petit cocon douillet avec son chien et ses chats lui fait un bien fou, son petit ami ne semble pas capable de la comprendre et s’agace à chaque fois qu’elle rechigne à l’accompagner à une soirée avec ses potes. Alors qu’après tout, ce n’est pas grand-chose, ils ne vont pas la manger, c’est juste boire un coup et papoter…
Sauf qu’elle ne peut pas. Elle ne sait pas pourquoi mais ce qui semble si simple et évident pour les autres lui est insurmontable. Les bruits, le monde, les bavardages inutiles, les blagues, les papotages entre copines, les sorties shopping… tout ça, elle ne peut pas.

Et puis un jour, elle comprend qu’elle est simplement différente. Par des tests spécifiques dans un centre spécialisé, elle apprend qu’elle est autiste Asperger. Pas les clichés des films, les animaux savants qui comptent les allumettes ou les « fous » qui bavent et se tapent la tête contre les murs. L’autisme est un spectre très large, avec différents niveaux, différentes particularités et on peut être autiste sans que ça « se voit ».
Mais même avec enfin un mot à mettre sur ses difficultés, elle continue de se heurter à l’incompréhension, la négation, les moqueries, le rejet, bref à la psychophobie que beaucoup d’autres « neuroatypiques » expérimentent également de leur côté (chacun.e à son niveau car chaque expérience reste différente, y compris chez les Asperger). On pense qu’elle se cherche des excuses, qu’elle refuse juste de faire des efforts, qu’elle y met de la mauvaise volonté, qu’elle s’invente des problèmes. Face à une différence que peu connaissent et encore moins comprennent, elle va néanmoins réussir à prendre sa vie en main et avancer.

Comme Lou Lubie dans Goupil ou face consacrée à sa cyclothymie, Julie Dachez utilise son expérience, son vécu, ses questionnements pour nous en apprendre plus sur l’autisme Asperger. Car le diagnostic peut être très long – les rendez-vous dans les CRA (centre de ressources autisme) se prennent de nombreux mois à l’avance – et pas forcément reconnu dans le milieu professionnel qui refusera alors de s’adapter à une différence invisible. Sans compter les difficultés dans le milieu scolaire, les relations sociales tendues car mal comprises par l’aspie, le quotidien assez rigidement planifié pour éviter toute surprise anxiogène, la passion dévorante sur un sujet spécifique pas forcément très socialement acceptable, les risques de maltraitances ou d’abus sexuels du fait de ne pas savoir déceler les menaces, etc.

Ainsi, le parcours de Marguerite est parlant, touchant et invite à la bienveillance et à la compréhension des différences sans jugement. On a vite tendance à vouloir faire entrer tout le monde dans la même petite case que nous, en prenant nos comportements et nos ressentis comme « normaux » et évidents mais plutôt que de refuser toute autre possibilité, La différence invisible pousse à ouvrir un peu les yeux vers autre chose de plus enrichissant. On se rend vite compte qu’il n’y a finalement pas besoin de grand-chose pour permettre à d’autres de vivre simplement mieux…
Une belle lecture, qui m’a profondément touchée et parlé (en tant qu’introvertie hypersensible avec troubles anxieux notamment) et qui mérite d’être largement relayée pour permettre à ceux et celles que notre société juge différent.e.s de trouver leur place, sans honte ni culpabilisation.

Julie Dachez a d’ailleurs un blog que je vous invite à visiter pour en savoir plus sur l’autisme Asperger.

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2 réponses

  1. Shermane dit :

    Ah oui, je comprends pourquoi ce billet n’a pas été facile à écrire !
    J’ai trouvé la lecture de cette BD très instructive et j’ai même pu la prêter à une adolescente pas plus tard que lundi.

  2. Herbv dit :

    Suite à ta chronique, j’ai emprunté l’ouvrage au CDI d’un lycée où je fais des interventions. Effectivement, c’est une lecture passionnante, instructive et touchante. Je vais m’attaquer maintenant à La Parenthèse. Encore une preuve que la BD, ce n’est pas que des petits mickeys 🙂

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