Une case en moins

Volume unique par Ellen Forney, édité par Delcourt en octobre 2013, 150x230mm, 256 pages, 16,95€. 

Comme pour Journal d’une bipolaire, c’est grâce à un article de presse que je découvre l’existence d’Une case en moins, la dépression, Michel-Ange et moi de la dessinatrice américaine Ellen Forney.

Une case en moinsEn janvier 1998, alors qu’elle va avoir 30 ans, Ellen Forney se voit poser le diagnostic de bipolaire. D’un caractère assez fort, déluré et excentrique, elle voit ça comme son entrée officielle au club Van Gogh, le club des artistes follement créatifs. Mais ce qu’elle prenait pour de simples petites épreuves de sautes d’humeur gérables s’avère rapidement devenir un enfer totalement impossible à contrôler.

Le premier chapitre de cette BD nous met d’office face à la personnalité d’Ellen Forney : elle n’a aucune limite. Engagée à fond dans la culture queer (elle est bisexuelle), à l’aise dans la provocation, jouant la carte de l’artiste excessive désargentée, elle ne prend pas vraiment conscience des effets de sa maladie sur le long terme. Refusant toute médication par peur des effets secondaires et du possible impact sur sa créativité, elle continue d’enchaîner 3000 idées à la seconde, perdant souvent tout sens de la mesure, faisant trinquer son entourage qui peine à suivre, même si sa famille a toujours été un peu originale.
Mais cette nouvelle phase maniaque qui la fait galoper de plus en plus vite, de plus en plus haut finit par s’achever et la chute est rude dans le tréfonds de la dépression. Pas le petit blues de fin de week-end, mais la grosse baffe qui vous rétame par terre, creuse encore un peu, vous balance dans le trou et creuse encore… Ellen va devoir accepter les traitements médicamenteux.
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Mais si le diagnostic de bipolarité peut déjà être long à poser, l’élaboration du bon dosage des produits, stabilisateurs d’humeur, benzodiazépines, neuroleptiques, antidépresseurs et autres médicaments pour contrer les effets secondaires, est encore plus complexe et fait vivre au malade un véritable parcours du combattant autant psychique que physique. La route est très longue et désespérante avant de pouvoir parler de stabilisation, qui ne veut pas dire guérison…
Si dans un premier temps, la dessinatrice refuse de prendre en compte sa maladie, cette dernière finit par l’y obliger et la pousse dans ses derniers retranchements. Et de nombreuses questions l’assaillent, quand elle n’est pas en train de tenter de survivre roulée en boule sur son canapé.
De nombreux artistes ont été/sont bipolaires. Leur maladie fait-elle partie d’eux ? Est-elle la base de leur créativité ? Faut-il accepter de supporter une telle torture mentale pour pouvoir créer ? Quelle part d’elle est liée à la bipolarité ? Son non-conformisme et son excentricité ne disparaîtraient-elles pas avec la maladie ? Elle examine les travaux des autres artistes du club Van Gogh pour voir si leur « folie » est repérable dans leurs œuvres, si leurs démons ont participé à la création, si le génie d’une Virginia Woolf ou d’une Sylvia Plath aurait été le même si rien ne les avait poussées à mettre fin à leurs jours…
En outre, comment savoir à partir de quelle niveau une émotion passe de « normale » à « pathologique » ? Où se place la limite entre simple saute d’humeur et début d’une crise ? Qu’est-ce que la normalité, la folie ?
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Ellen Forney ne se contente donc pas de parler d’elle mais cherche à comprendre en profondeur ce qui touche finalement tant de monde. Au fil des années qui passent – le comics est sorti en 2012 aux USA – et des expériences du quotidien qu’elle affronte, elle dresse un portrait sans concession mais bourré de tendresse et d’amour pour son ancien « elle », si déterminée face à la maladie, aux médicaments, pour sa famille qui la soutient, y compris financièrement car les traitements sont très onéreux et peu couverts, pour son entourage qui trinque souvent dans ses excès, la recadre parfois pour qu’elle retrouve sa route.
Avec son dessin tour à tour réaliste, croqué, caricatural, et sa mise en page travaillée, elle parvient à faire ressentir toute la souffrance de certaines phases particulièrement noires et toute la force qu’elle parvient à rassembler pour parvenir à tenir le coup. Et c’est justement son travail artistique qui lui permet d’avancer et de prendre du recul sur ses crises, de comprendre ce qu’elle traverse et d’y faire face.

Cette BD est chaleureuse, drôle, étonnante, d’une sincérité touchante, d’une force revigorante pour toute personne concernée de près ou de loin par des troubles psychiques, très instructive de manière générale sur le ressenti et le vécu d’une malade. Passionnant.

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