Enigma

Volume unique par Peter Milligan et Duncan Fegredo, édité en VF par Urban Comics en juin 2015, 190x285mm, 224 pages, 19,00€.

C’est par un ancien habitué de Mangaverse, qui à l’époque m’avait fait découvrir que la BD francophone ne se résumait pas à Lucky Luke ou Astérix, que je découvre Enigma, comics de Peter Milligan et Duncan Fegredo, qu’il me recommande alors chaudement. J’ai mis du temps avant d’oser m’y plonger et ce n’est qu’après deux lectures consécutives que je tente une chronique…

Enigma vol. 1Michael Smith est sans doute le mec le plus basique et ennuyeux que vous pouvez imaginer. Son quotidien terne et banal est planifié très précisément. Ainsi, le mardi soir, il fait l’amour à sa petite amie Sandra. Pas un autre soir.
Mais ce mardi-là, on lui parle du suceur de cervelle, un tueur qui sème les cadavres depuis quelques jours. Il ne peut s’empêcher de s’y intéresser. Pourtant, ça ne lui ressemble pas. Mais rien de ce qu’il va vivre à partir de là ne ressemble à ce bon vieux Mike Smith. Ni sa rencontre malencontreuse avec la Tête aka le suceur de cervelle, ni l’arrivée dans le monde réel de l’Énigme, le super-héros de son enfance…

Je me sens face à mon écran pour écrire cette chronique dans le même état qu’après ma lecture d’un autre comics culte, Watchmen. Trop gros, trop dense, trop riche, trop tout pour réussir à écrire un minimum dignement dessus.
Je n’ai d’ailleurs pas pu m’empêcher de penser également à Watchmen durant ma lecture d’Enigma. Watchmen, sorti en 1987, de Moore et Gibbons, reprend à sa sauce les mythes de super-héros masqués, tout comme Enigma, sorti en 1993, avec une toute autre recette. Chacun à sa manière propose un récit nihiliste, où le super-héros ne sert finalement à rien, où la vie humaine elle-même ne semble pas vouer à grand-chose.enigma02
Mais dans leur imagerie du chaos, là où le chaos destructeur de Watchmen n’empêche l’anéantissement total qu’au prix d’un anéantissement partiel, dont seuls les plus atteints peuvent se réjouir, d’autant que l’issue fatale ne paraît que repoussée et nullement évitée, le chaos créateur bien que violent et amoral d’Enigma laisse une petite pointe d’espoir. L’espoir qu’au delà de ce néant, de cette inutilité revendiquée, de ce manque absolu de sens à tout, il puisse tout de même sortir quelque chose qui vaille la peine de continuer à avancer. Avancer pour faire face à ses peurs, à ses doutes, se lever pour affronter la vérité qui n’est finalement douloureuse que si on ne lui permet de l’être.
L’Énigme, par son sens du théâtral et son costume, semble évidemment sortie tout droit des sous-sols du fantôme de l’Opéra mais il est plus proche en fait d’un Dr Manhattan en moins bleu et en… Non pour le reste il en est assez proche, à la différence que Manhattan abandonne finalement tout espoir en l’Humanité là où l’homme au masque pourrait bien se laisser tenter par les quelques rares sentiments humains qui valent le coup d’être vécus.

En huit chapitres, les deux auteurs nous baladent avec une efficacité déroutante dans leur univers totalement décalé, dont les super-vilains les plus étranges que j’ai pu lire. Avec humour noir, originalité, dérision et précision, ils nous font accompagner le pas-si-malheureux Mike, qui va certes connaître quelques mésaventures douloureuses mais avoir également l’occasion de réellement se sentir vivre, prendre son existence en main, ce qui n’est pas forcément donné à tout le monde. Et son parcours nous donne la possibilité de nous interroger sur la création, la réalité, les diverses manières de la percevoir, la vérité, l’identité, le libre arbitre… et tout ça notamment grâce à un dessin pas forcément évident à déchiffrer au premier regard, un trait exigeant, parfois très sombre mais qui apporte une force supplémentaire au récit.
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Il est même très appréciable que malgré les dégâts occasionnés par les quelques super-vilains rencontrés, les auteurs n’aient jamais senti le besoin de jouer à la surenchère gore, restant même plutôt soft à ce niveau. Si j’ajoute en plus que le dernier chapitre est très « queer », dans tous les sens du terme, cela donne un mélange assez explosif.

Très honnêtement, même après deux lectures rapprochées, je ne suis pas certaine d’avoir tout saisi dans Enigma. Mais l’impression globale qu’il reste une fois les 200 et quelques pages avalées (nettement moins bavardes que Watchmen d’ailleurs) est forte, presque tendre avec quelques questions qui continuent de trotter dans la tête quelque temps…

One comment

  1. je me suis sentie un peu comme toi après la lecture de Enigma: pas sûre d’avoir tout saisi mais une œuvre qui a beaucoup à dire. Plus accessible, de Milligan, et assez proche de Enigma, il y a aussi eu Extremist que j’ai trouvé vraiment bien. A voir si il a une chance de sortir un jour, déjà qu’il n’a pas eu de TPB en VO (mais une réédition en intégrale floppy).

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