Les Naufragés

Série en 2 tomes par Min-ho Choi, éditée en VF par Akata.
Sens de lecture français, 180x258mm, 21,50€.

Après Moi, jardinier citadin, Akata nous propose une deuxième œuvre de Min-ho Choi, Les Naufragés. Une série en 2 tomes totalement différente de la première puisqu’on s’éloigne des expériences potagères de l’auteur pour suivre un jeune homme en pleine reconstruction de lui-même.

Les naufragés vol. 1On ne connaît pas son nom, juste qu’il revient dans la maison de son père dans une rue chaude d’une ville coréenne. Portant un lourd traumatisme depuis son enfance qui lui a enlevé une partie de ses souvenirs, il ouvre un magasin d’aquariophilie, sa passion. Il rencontre bientôt Eun-soo, une jeune prostituée voisine…

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Min-ho Choi ne choisit pas la facilité. De par son sujet d’abord, la détresse mentale, les traumas d’enfance, la maltraitance, les idées suicidaires. De par son univers et sa mise en scène ensuite. On est ici dans un monde un peu décalé, assez désabusé, presque désespéré. Les personnages surnagent dans leur quotidien où tout semble vide, comme déconnecté du reste du monde. Ce qui n’empêche pas la violence humaine d’être largement présente. Le père du personnage principal ne l’a jamais traité dignement, ne l’a jamais aimé, et sa mère l’a laissé seul avec son bourreau. La famille d’Eun-soo ne valait guère mieux, avec un père violent qui passait son temps à la rabaisser, la poussant à la fuite et à devoir survivre seule, sans aucune aide, finissant dans une maison close qui ne la protège évidemment pas de tous ses démons intérieurs.
Contrairement à Eun-soo, le héros a une passion qui l’aide à reprendre pied : l’aquariophilie. Au travers de ses poissons exotiques qu’il installe dans ses aquariums, il s’évade et s’exprime, apprivoise ses hallucinations visuelles et tente de se réapproprier son passé et ses souvenirs perdus.
Il tombe rapidement amoureux d’Eun-soo, une âme aussi égarée que la sienne et ensemble, ils essaient de nager et de faire face à leurs tourments.

naufrages03

L’accès à cette histoire n’est pas simple : le style de Min-ho Soi est assez éclaté, jouant avec le temps, les souvenirs, les hallucinations de ses personnages, comme autant de portes ouvertes sur leurs penses et leurs douleurs. Ce n’est pas toujours simple à suivre, d’autant que la narration peut être assez elliptique, sans guère de repères vu le côté très décalé de ce petit quartier hors du temps.
De plus, graphiquement, il joue beaucoup sur les exagérations, les mimiques, ne cherchant pas spécialement à faire du beau ou de l’esthétique.
On ne sait pas trop si on aime les personnages ou non : néanmoins, ils dégagent une certaine présence, même s’ils peuvent dans leurs comportements parfois excessifs paraître assez grotesques.

Les analogies entre les différents poissons présentés – l’auteur est lui-même aquariophile – et les personnages et leur situations respectives sont plutôt intéressantes et assez subtiles, parfois peut-être même un peu trop au point d’en devenir assez obscures. Les pages ne sont pas énormément remplies, jouant plus sur le ressenti, l’ambiance dégagée, notamment par le jeu des couleurs, les cadrages mais il faut pourtant parfois prêter beaucoup d’attention pour ne pas louper un petit détail qui laisse entrevoir autre chose…

Les naufragés vol. 2On le ressent bien, l’auteur est profondément touché par la question de la détresse mentale et du risque suicidaire, la Corée du sud ayant le triste record du nombre de morts volontaires. Son but n’est pas ici de dénoncer la rudesse de la société de son pays, juste de plonger dans les âmes tourmentées de ses deux jeunes personnages qui tentent de se raccrocher à l’amour pour dépasser leurs douleurs. Il manque peut-être un petit quelque chose, peut-être un ressenti réellement personnel, pour donner plus d’authenticité et de profondeur à la détresse du couple… Néanmoins, on ressent beaucoup de sincérité touchante dans l’écriture. Min-ho Choi tente d’explorer cette facette humaine hélas très commune aujourd’hui, la lutte contre ses propres démons pour tenter de survivre ou au contraire sombrer définitivement, et s’il n’y réussit pas parfaitement, il parvient quand même à provoquer quelque chose dans la mise en image de deux âmes perdues.

Cette lecture me laisse un peu perplexe, du moins déconcertée et c’est peut-être finalement ça que cherchait à provoquer l’auteur. Je retiens en tout cas certaines pages superbes et un travail sur les couleurs accrocheur…

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *