Opus

Série en 2 tomes par Satoshi Kon, éditée en VF par IMHO.
Sens de lecture japonais, 147x210mm, 14,00€.

Trois ans après la mort de Satoshi Kon, IMHO nous permet de découvrir un peu plus son travail de mangaka – entrevu jusque-là avec Kaikisen chez Sakka en 2004 – en publiant deux de ses œuvres, Seraphim et Opus, l’objet de la présente chronique.
opus01Opus a été écrit entre 1995 et 1996, alors que Kon travaillait également sur son premier long métrage, Perfect Blue. On y retrouve aussi bien l’influence de son mentor, Katsuhiro Otomo, qu’il découvrit avec Dômu et dont il devint l’assistant sur Akira, que son thème de prédilection, la confusion entre fiction et réalité, qu’il continuera d’explorer dans ses projets d’animation.

Opus, c’est l’histoire de Chikara Nagai, mangaka de la série Résonance, racontant le combat entre le terrible gourou Le Masque et l’inspectrice Satoko aidée de son ami Rin. Tous trois sont dotés de puissants pouvoirs psychiques. Alors qu’il doit finir son chapitre en urgence, comme toujours, Chikara, qui prévoit de tuer un des personnages principaux de sa série, le voit débarquer dans ses dessins pour lui voler une scène et empêcher ainsi son triste destin. Voilà que le mangaka se retrouve alors absorbé dans sa création qu’il ne maîtrise plus du tout…

opus02Difficile dès les premières pages, nous plongeant directement dans un chapitre de Résonance, de ne pas voir la grosse influence d’Otomo et de son œuvre Akira. Par le dessin, notamment, très similaire, jouant plutôt la carte du réalisme très détaillé tout en ayant une touche identifiable, mais également avec les thèmes des pouvoirs psychiques. En Rin, on peut voir un peu de Tetsuo, très puissant, un caractère risque-tout assez borné, individualiste, jouant avec le feu en utilisant des capacités dont il ne maîtrise pas vraiment les conséquences. En Satoko, on peut voir Kei, l’héroïne courageuse et intrépide qui ne veut pas tout miser sur des pouvoirs finalement plus envahissants et destructeurs qu’autre chose à force de trop en révéler.

Mais au delà de ces rapprochements, Opus a largement ses qualités propres qui accrochent assez vite à la lecture. Et notamment ce fameux thème de fiction/réalité, quand le mangaka se retrouve face à ses créations, celles-ci devant accepter l’idée qu’elles n’ont jamais eu la moindre existence réelle ni le moindre libre-arbitre, n’ayant fait que subir un destin écrit et décidé par un auteur (sadique). Pas simple à assumer, ni pour elles qui ont donc traversé de terribles épreuves juste pour le plaisir de lecteurs-voyeurs, ni pour l’auteur, qui après avoir tenté de fuir ses responsabilités en incriminant tour à tour l’éditeur ou le public en mal de sensations fortes, est quand même bien obligé de reconnaître qu’il n’a jamais spécialement pensé à ce que pouvaient ressentir ses personnages face aux horreurs qu’il a dessinées (sans scrupule). Avec le recul de la révision forcée des volumes précédents, il en est même à se demander comment il a pu imaginer des trucs aussi glauques… Sachant ce que Satoshi Kon fera subir les années suivantes aux personnages de ses films, on peut facilement saisir toute l’ironie de cette situation.

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Car l’ironie et l’auto-dérision, voilà aussi ce qui habille Opus. Mise en abyme, l’auteur face à ses créations qui le malmènent et le poussent à s’interroger, questionnement sur le niveau de réalité d’une fiction blindée de trous puisque l’auteur ne peut pas détailler le moindre cm2 de son monde imaginaire… pour en plus voir la « vraie » réalité rejoindre la fausse, quand le magazine de prépublication dans lequel sortait Opus à l’époque s’arrête brutalement, faisant connaître à la série ce qui menaçait justement Résonance, l’annulation. Là où Nagai devait se battre dans deux mondes pour parvenir à rétablir un équilibre, éviter un effondrement, ne pas perturber la linéarité de sa création au passé déjà écrit et paru en librairies, Kon se retrouve face à ses propres problèmes d’auteur devant assumer le destin de son œuvre qui risque d’être inachevée et jamais disponible en relié. Y parvient-il ? Je ne le dirai pas ici mais on reconnaît bien là le style très casse-gueule et pourtant toujours maîtrisé de Satoshi Kon, s’attaquant toujours à des sujets complexes, très philosophiques, interrogeant énormément sur les limites entre fiction et réalité, la force de l’imaginaire, tout ça avec un humour et une dérision bienvenus, évitant les prises de tête rébarbatives et tristes tout en intrigant et poussant à la réflexion.

Scénario habile, personnages finalement volontairement peu développés pour mieux rendre leur vulnérabilité de marionnettes face à leur créateur qui ne peut plus les voir comme de simples prétextes à une action haletante, équilibre entre courses poursuites et interrogations métaphysiques, affres d’un auteur face à la feuille blanche, humour qui touche juste… Malgré le destin quelque peu difficile de cette œuvre, IMHO a très certainement bien fait de nous en proposer la découverte, aussi étonnante, déconcertante que rafraîchissante, déjà remarquée et récompensée depuis sa parution française. Et un bel hommage à un créateur trop tôt disparu…

3 comments

  1. Et mes chroniques d’Opus (forum, bulledair, du9 – tomes 1 et 2) ? Tu t’en fiches ? Tu vas voir, ça va se payer samedi, ça !

    Sinon, chronique sympa à lire, Morgan, merci.

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