La vraie vie

Volume unique par Thomas Cadène et Grégory Mardon, édité par Futuropolis en janvier 2016, 195x265mm, 136 pages, 20,00€. 

C’est encore une fois sur twitter que j’entends parler de cette BD, par l’intermédiaire du scénariste Thomas Cadène. Et je me suis laissé tenter, sans chercher à en savoir plus…

La vraie vieJean, la trentaine, est agent municipal. Le jour, il participe à l’entretien de la petite ville aux côtés de ses collègues. Le soir quand il rentre chez lui, il allume son ordinateur, joue à Counter-Strike avec un pote qu’il n’a jamais vu, mate du porno, surfe, tweete et cherche des rencontres pour papoter ou plus… C’est là qu’il rencontre quelqu’un avec qui va se créer une relation particulière, uniquement à base de photos sans aucune légende…

Je ne savais donc pas du tout à quoi m’attendre avant d’entamer la lecture de La vraie vie. Au premier abord, je ne suis pas très fan du trait, assez épais, mais on y trouve en même temps un côté assez… réconfortant, peut-être.
La vie de Jean peut paraître très simple et banale. Mais au fil des pages, on en découvre un peu plus, se plongeant dans l’intimité du jeune homme. C’est effectivement un mec comme les autres mais les deux auteurs savent le rendre d’autant plus attachant qu’il dévoile toute sa « banalité complexe » d’être humain. Il n’a pas forcément de grandes attentes pour sa vie, bosser, bien s’entendre avec ses collègues, partager des moments avec eux, s’éclater aux jeux vidéos, rencontrer peut-être quelqu’un avec qui partager un bout de sa vie… mais cela en fait-il pour autant un personnage sans intérêt ? Non.

J’ai trouvé particulièrement bien retranscrit toute la vie sur le net de Jean. Ses collègues ne comprennent pas cette facette de lui. Parler avec des inconnus dont on ne sait rien et qui peuvent nous mentir ? Partager des moments par écran interposé ? Mais ce n’est pas la vraie vie, ça, voyons…
Sauf que si… Elle est différente, utilise d’autres langages, a ses propres règles, ses propres codes. On ne montre pas forcément son visage, on ne donne pas forcément son nom et pourtant, on peut échanger avec d’autres quelque chose d’essentiel, créer des liens étonnamment forts même sans vraiment savoir quoi que ce soit de l’autre. Ou du moins en ne sachant pas ce qu’il est d’usage de connaître…
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C’est évidemment difficile à comprendre quand on ne baigne pas du tout dans ce milieu-là mais j’ai ressenti énormément d’authenticité et de finesse dans la mise en scène de la vie de Jean, aussi bien la facette IRL (« in real life »), pragmatique, concrète, liée à nos cinq sens, que la facette qui n’a de virtuel que le nom. Ainsi, l’échange qui se met en place entre l’inconnu.e américain.e au travers de simples photos sur laquelle on ne peut qu’imaginer un sens, créer une autre histoire, amène une profondeur touchante et riche en interrogations sur ce qu’on peut apporter et trouver sur le réseau. Des photos qui en fait en dévoilent bien plus sur leur auteur que des mots.

Cette description de l’existence de Jean sur le net est multiple, variée, passant de ses films de cul, sa consultation des sites d’infos, ses séances de FPS, ses discussions, etc., tout se mêlant et s’entremêlant constamment, rendant simplement clairement visible tout ce qui fait la vie en général, même sans le net. Le contenu n’a rien de différent de celui de tout humain, c’est juste la forme qui change. Voilà qui me parle et me touche beaucoup vu ma fréquentation du net toute la journée. Cet esprit d’une communauté qu’on se créé, au fil de rencontres pas si anonymes que ça, c’est quelque chose de difficile à capter mais ici chose réussie.
Il n’est pas question de faire la distinction entre la vraie vie et le net : c’est la même personne qui est derrière. Jean, vous, moi. Simplement ce sont des facettes différentes. Et c’est un rapport au monde différent. Ouvert, sans visage, sans tabou, avec ses propres codes, son rythme, ses attentes. Un autre dialogue. Et le message de la BD n’est nullement de rendre un monde supérieur à l’autre. Quand Jean se retrouve à affronter une épreuve difficile (doux euphémisme), on ne nous sort pas la bonne morale façon « cette épreuve lui permet de retrouver la vraie vie avec les vrais gens ». Ses facettes IRL et internet sont toutes deux les siennes, aussi valables et légitimes l’une que l’autre même si cela reste compliqué à comprendre pour un entourage qui n’est pas vraiment impliqué là-dedans.
D’ailleurs Jean n’a rien du cliché du geek asocial déconnecté du monde et mal dans sa peau incapable d’aligner deux mots avec une fille. Il ne fuit rien en allant sur le net, c’est juste un pan de son quotidien. Il aime sa vie tranquille, qu’il a construit avec tous les moyens disponibles. Il n’y a aucune culpabilité.
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La vraie vie, c’est une très belle BD, touchante, émouvante, bouleversante même, remplie de beaucoup d’amour, de questions, de recherche, d’individus qui créent des liens chacun à leur façon. Cela parle de la vie, de la mort, de l’amour, de l’amitié, que ce soit au travers d’une poignée de main, d’un baiser, d’une nuit torride au bord de la mer, de photos échangées, de discussions anonymes ou de pseudos qui se massacrent dans un jeu vidéo. La vraie vie, quoi…

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