Festival d’Annecy 2015 : palmarès et bilan

Voilà, cette 39e édition du Festival International du Film d’Animation d’Annecy est désormais terminée, il est temps d’en faire le bilan.
Mais d’abord, commençons par le palmarès dévoilé lors de la cérémonie de clôture hier soir. Je vous avoue que la mise en page de tous les primés est particulièrement chiante à faire, je me contenterai donc de parler des prix qui me parlent le plus.

LONGS MÉTRAGES

Miss Hokusai
Miss Hokusai

J’ai vu 3 longs métrages cette année (chroniqués ces derniers jours), un a reçu un prix : Miss Hokusai de Keiichi Hara qui a reçu le Prix du Jury. Ma chronique de mercredi est assez claire sur mon opinion, je ne suis pas vraiment convaincue par ce film qui, à mon sens, manque de fond. Mais bon… Vous pourrez (peut-être) vous faire votre propre idée lors de sa sortie en salles le 2 septembre prochain.

Avril et le monde truqué
Avril et le monde truqué

Cristal du long métrage : Avril et le monde truqué de Franck Ekinci et Christian Desmares.
Je m’attendais à un peu à ça, même en n’ayant pas pu voir le film. Il faut dire que les horaires de projection ne convenaient pas du tout à mon planning, les seules séances compatibles étant en même temps que d’autres importantes. Je ferai comme tout le monde, j’attendrai donc le 11 novembre…

Tout en haut du monde
Tout en haut du monde

Prix du public : Tout en haut du monde de Rémi Chayé (pas de date de sortie pour le moment)

COURTS MÉTRAGES
Les ayant (presque) tous vus, ce sont évidemment les prix qui me parlent le plus.
Il n’y a que les courts métrages du programme « Off-Limits » que j’ai évités (un programme un peu trop… pour moi).

Cristal du court métrage : We Can’t Live Without Cosmos de Konstantin Bronzit
Le seul petit reproche que je pourrais faire à ce court, c’est un petit côté un peu trop académique, peut-être. Mais c’est bien tout.

We Can't Live Without Cosmos
We Can’t Live Without Cosmos

Ce court russe de 15mn nous raconte l’entraînement de cosmonautes dont deux amis d’enfance absolument inséparables qui rêvent de connaître l’espace. C’est rythmé, drôle, touchant, avec de jolies idées, sans dialogue avec un final très tendre. Une jolie réussite.

Prix du jury : Isand de Riho Unt
Ha ha ha. Objectivement, je suis d’accord. Ce film est techniquement impressionnant, parfaitement réalisé. Subjectivement, j’avais envie de partir en courant. Pendant tout le film, on sent la tension monter, la tragédie arriver.

Isand
Isand

Il s’agit d’un court estonien de 18mn racontant l’histoire en marionnettes d’un teckel (à poils ras, oui, je sais, c’est un détail pour vous !!) et d’un chimpanzé dont le maître ne rentre pas à la maison. Le chien attend fidèlement son humain, le singe s’énerve et finit par sortir de sa cage…
On sait que ça va mal se finir, ça suinte de chaque image, d’autant plus que la technique est excellente et parvient à créer une ambiance très forte. J’ai rarement été aussi mal à l’aise durant un film. Comme je l’ai entendu d’une autre spectatrice « je ne veux pas le revoir ». Mais il est très bon, je ne peux pas le nier.
Et le travail dessus est impressionnant. Riho Unt expliquait que ses décors et marionnettes étaient visibles sur leur stand au Marché du Film, j’aurais été curieuse de voir ça. Il disait que par exemple, la marionnette du chien ne faisait que 18cm de long (ce qui est court pour un teckel :)). Quand on voit la précision du détail dans tout le film, c’est véritablement étonnant.

Prix « Jean-Luc Xiberras » de la première œuvre : Guida de Rosana Urbes
Chaque année, j’espère avoir au moins un gros coup de cœur pour un film. En 2014, c’était La maison de poussières de Jean-Claude Rozec. Et cette année, c’est Guida. Ce film était le premier de la quatrième séance et il m’a enveloppée de sa douceur et de sa tendresse pendant tout le reste de la projection.

Guida
Guida

Court brésilien de 11mn, Guida c’est l’histoire d’une femme ordinaire qui travaille depuis 30 ans comme archiviste. Sa vie est simple, tranquille, banale. Et elle a envie d’autre chose. Elle tombe sur une petite annonce pour être modèle en cours de dessin…
La première chose qui frappe, c’est le graphisme, élégant, subtil, directement attachant. Puis l’animation, aussi douce et enivrante que tout le reste du film. C’est beau, d’une douceur infinie, d’une délicatesse rare.
Tout comme sa réalisatrice, avec qui j’ai pu discuter quelques minutes pour pouvoir lui exprimer la joie que m’avait procuré son film. C’est merveilleux de découvrir comme ça une petite pépite de tendresse, et très précieux. Je suis ravie que ce film ait été récompensé (il a également reçu une mention spéciale du prix Fipresci).

Mention du jury et Prix du public : World of Tomorrow de Don Hertzfeldt
J’aurais été étonnée de ne pas voir ce film récompensé. Le style graphique semble basique à première vue mais il y a une sacrée intelligence du propos qui frappe.

World of Tomorrow
World of Tomorrow

Court américain de 16mn durant lequel une petite fille reçoit la visite d’une femme lui expliquant qu’elle est son clone du futur. Ce que raconte la femme est juste totalement dément, avec des notes de mélancolie, de tendresse, de froide lucidité tout en étant totalement décalé. Et les réponses de la gamine (la voix est celle de la nièce du réalisateur, 4 ans) sont hilarantes parce qu’elle ne pige évidemment rien à ce que lui raconte son clone totalement à la ramasse.
C’est jubilatoire, drôle, pertinent, original, blindé d’idées, et ça fait réfléchir. Une évidence.

FILMS DE COMMANDE
C’est-à-dire pubs, clip, films de promo, etc. Tout est réuni en un seul programme que j’ai vu hier matin, et le cru de cette année était vraiment bon (Les Simpson par Sylvain Chomet, déjà…).

Cristal pour un film de commande : Rotary « Fateline » de Suresh Eriyat
Un film indien sur l’importance pour les enfants d’avoir accès à l’éducation pour se libérer du travail, qui ne devrait jamais être leur quotidien.

Rotary "Fateline"
Rotary « Fateline »

(Pendant tout le film, je n’ai pu m’empêcher de penser au PDG d’Air France – KLM qui en décembre 2014, face à d’autres grands patrons sans doute aussi philanthropiques que lui, avait sorti : « Qu’est-ce que c’est qu’un enfant ? Est ce qu’il faut les faire travailler, pas travailler ? Pas sûr. »)
Le film sur youtube (1mn48)

Prix du jury : NSPCC « Lucy and the Boy » d’Yves Geleyn
Il s’agit d’un spot anglais de la NSPCC (Société nationale pour la prévention de la cruauté envers les enfants) mettant en garde contre les mauvaises rencontres que les enfants peuvent faire sur le net, partageant à loisir tout ce qui les concerne sans se rendre compte qu’en face, il peut y avoir n’importe qui. Durant la séance, on a également eu un second spot de la même association sur le danger de prendre des photos disons intimes qui risquent de faire le tour du web.

NSPCC "Lucy and the Boy"
NSPCC « Lucy and the Boy »

Plutôt une bonne idée de campagne, qui peut parler aux premiers concernés par le style simple et efficace.
Le film sur youtube (1mn)

Si le reste du palmarès vous intéresse – les films de fin d’études, les films de télévision – vous pouvez le retrouver sur le site officiel du Festival.

MES AUTRES FILMS
Je reviens maintenant sur les autres films marquants de cette édition, en catégorie courts métrages.

Amélia & Duarte
Amélia & Duarte

Amélia & Duarte d’Alice Guimarães et Mónica Santos (Allemagne, Portugal).
Durant 8mn, on suit les effets de la rupture entre Amélia et Duarte, tout ce qu’ils traversent pour réussir enfin à aller de l’avant. C’est astucieux, plein d’idées (Duarte qui découpe tous les Amélia qu’il trouve dans ses livres…), très poétique et la dernière phrase est, je trouve, très forte.

Aubade
Aubade

Aubade de Mauro Carraro (Suisse). En 2014, ce réalisateur était déjà venu avec un court Hasta Santiago, très intéressant, sur son voyage vers Saint Jacques de Compostelle. Il n’était d’ailleurs pas reparti les mains vides d’Annecy. Cette fois-ci, il revient avec un court totalement différent, inspiré d’un concert de Mich Gerber, violoncelliste qui joue au petit matin au bord du lac Léman. Comme il l’a expliqué aux petits dej du court, ce film s’est fait facilement, a coulé tout seul et ça se sent parfaitement. Les images, couleurs, lumières sont magnifiques et on est comme hypnotisés pendant 5mn.

Dans les eaux profondes
Dans les eaux profondes

Dans les eaux profondes de Sarah Van den Boom (France, Canada). Si elle pensait au départ plutôt faire un documentaire avant de préférer revenir à de l’animation plus fictionnelle, la réalisatrice parle ici d’un sujet très rarement abordé, la mot d’un fœtus durant une grossesse gémellaire et l’impact que cela peut avoir sur le « survivant », même une fois adulte, même pas au courant de cette particularité. Le propos est prenant, documenté par des témoignages précis, il questionne et touche profondément.

Suleima
Suleima

Suleima de Jalal Maghout (Syrie) dont j’ai déjà parlé cette semaine. Si le réalisateur vit désormais à Berlin vu qu’il est devenu totalement impossible de travailler en Syrie dans son domaine, il propose durant 15mn la vie et les engagements forçant le respect de Suleima, activiste qui ne peut accepter de laisser quelqu’un se faire arrêter par le gouvernement qu’elle combat sans intervenir. Ce qui lui vaut d’avoir déjà été arrêtée et interrogée 3 fois, je crois. Mais elle continue, encore et encore. Ce film est prenant, important, et dit mieux que tous les grands discours le courage qu’il faut pour oser se dresser ainsi face à pareille oppression.

Ce sont les principaux mais j’aurais pu ajouter Autos Portraits de Claude Cloutier (Canada) dont la chanson Que sera, sera, chantée par des voitures, m’a hantée toute la semaine, Black Tape de Michelle et Uri Kranot (Danemark) et leur tango de la mort d’un bourreau et de sa victime, d’autant plus marquant que les réalisateurs sont d’origine israélienne rendant ce film porteur de sens, Dissonance de Till Nowak (Allemagne) et son pianiste obsessionnel vivant dans un monde pas tout à fait comme le nôtre, Ernie Biscuit d’Adam Elliot (Australie) ou l’histoire d’amour la plus mignonne et surréaliste qu’on puisse voir en même temps que le sauvetage d’un compagnon de route qui risque de finir à la casserole, Love in the Time of March Madness de Melissa Johnson et Robertino Zambrano (Australie, États-Unis) ou les soucis du quotidien d’une adolescente d’1m93 face notamment à une vie amoureuse forcément compliquée, Nuggets d’Andreas Hykade (Allemagne) dont je ne sais pas si on peut voir ça comme une allégorie sur la drogue, en tout cas sur l’addiction et son besoin de « toujours plus » mais c’était en tout cas visuellement très prenant, le très joli Snowfall de Conor Whelan (Irlande) avec un style graphique très doux et intéressant sur la fugacité d’un instant amoureux lors d’une fête, Teeth de Tom Brown et Daniel Gray (États-Unis, Hongrie, Royaume-Uni), difficile film sur l’obsession buccale d’un homme qui après avoir passé des années à se pourrir les dents se créé ensuite sa dentition parfaite (sensibles s’abstenir, les deux réalisateurs se sont d’ailleurs demandés après coup s’ils n’avaient pas involontairement fait un film d’horreur), The Night of the Naporitan de Yusuke Sakamoto (Japon) ne serait-ce que pour son narrateur face à ce plat de spaghetti qui parle, ou Tranche de campagne de Hannah Letaïf (Belgique, France) sur un scénario d’Arnaud Demuynck, cruelle histoire de pique-nique avec abattage de bétail et tragédie familiale décalée (vous reprendrez bien un peu de « tranches de fesse » ?).
Ça fait déjà beaucoup, non ?

Côté longs métrages, mes chroniques me semblent déjà très claires sur le sujet : The case of Hana & Alice, Miss Hokusai, Mune.
Et pour ce qui est des autres séances, j’ai beaucoup aimé le Work in progress sur le prochain Mamoru Hosoda, The Boy and the Beast, et la présentation des prochains Pixar, Sanjay’s Super Team et Le voyage d’Arlo, valait la peine, avec beaucoup d’émotions dans le travail des deux réalisateurs, Sanjay Patel et Peter Sohn.

Au final, cette 14e participation de ma part au Festival d’Annecy, côté chiffres, ça a été :
– 11 séances
– 4 petits dej du court et 3 conférences de presse
– 3 longs métrages
– 43 courts métrages
– 2 présentations de futurs films
– 6 allers-retours en bus
– 9 pages de prises de notes que je ne relis jamais
– 6 livres, 1 DVD et 1 flipbook achetés
– 3 jus d’oranges tout frais, 2 rooibos, 3 sandwich et 2 burgers
Mine de rien, si je fais désormais peu de séances – 2 dans une journée, je ne peux pas plus si je veux tenir la semaine – en ajoutant les petits dej du court et conférences de presse, ça augmente tout de même les moments de concentration qui ont un impact sur la fatigue de la journée.

AU FINAL…
Je suis en tout cas ravie de cette édition, météo parfaite (soleil, pratiquement pas de pluie, sans avoir trop chaud), programme intéressant, organisation sans couac de mon côté (même la billetterie n’a posé aucun problème, en dehors de la séance de Vice-versa que je n’ai jamais vue autrement que « complète »). La bande-annonce d’Ankama était très dynamique, parfaite pour lancer chaque séance. Et mon accréditation en professionnel plutôt qu’en presse n’a finalement pas été un gros problème même si je n’ai jamais réussi à trouver un wifi potable (à Bonlieu, ils pourraient peut-être réfléchir à la question, non ?) en n’ayant plus accès à la salle de presse et que les conférences de presse des longs métrages étant réservées en priorité aux journalistes, ce n’était pas totalement gagné pour avoir une place (mais réussi les trois fois).

J’ai apprécié le fait de mettre en avant les femmes, sachant qu’on voit assez peu de réalisatrices (en longs métrages, c’est assez rare même si on en trouve quelques-unes). Les divers hommages rendus à quelques pionnières dans les 5 films des Gobelins en début de séance étaient tous très bons : Alison De Vere, première femme ayant reçu un Cristal à Annecy, Claire Parker inventrice de l’écran d’épingles avec Alexandre Alexeieff, Lotte Reiniger première réalisatrice d’un long métrage européen, ayant dû fuir l’Allemagne nazie, Evelyn Lambart première animatrice canadienne, collaboratrice de Norman McLaren, Mary Blair artiste visionnaire ayant travaillé pour Disney.
C’était d’ailleurs très sympa de voir toutes ces réalisatrices de courts métrages expliquer leur travail pendant les petits dej du court, Rosana Urbes, Hannah Letaïf, Sarah Van den Boom, Melissa Johnson, Virginia Mori, Michelle Kranot, Alice Guimarães et Mónica Santos… Même si on voudrait qu’il y en ait encore plus (il n’y a eu que 9 femmes récompensées par le Cristal du court métrage en 39 éditions), alors qu’elles sont très nombreuses dans les écoles d’animation. Et sur les 8 longs métrages en compétition cette année, tous étaient réalisés par des hommes (et sur les 9 hors compétition, seul Rocks in my Pockets a une réalisatrice, Signe Baumane, que je n’ai pas arrêtée de croiser. Et en séances événements, on me signale Anca Damian avec La Montagne magique, qui avait reçu le Cristal du long métrage en 2012 pour Le voyage de monsieur Crulic).
Alors c’est très bien de mettre les femmes en avant à cette occasion mais il faut plus, il faut des actes, des faits, des choix conscients et assumés. On ne me fera pas croire qu’il y a moins de femmes que d’hommes qui aient les capacités et l’envie de réaliser des films. Mais encore faut-il que les financements suivent…
(Je ne crois pas me tromper en disant n’avoir jamais vu de réalisatrices chez Pixar ou Dreamworks, si ? Après vérification : Brenda Chapman coréalisatrice de Rebelle avec Mark Andrews et de Prince d’Égypte avec Simon Wells et Steve Hickner, Jennifer Yuh Nelson pour Kung Fu Panda 2, Vicky Jenson pour Gang de requins avec Eric Bergeron et Rob Letterman et pour Shrek avec Andrew Adamson. C’est assez maigre…)

Une déco simple et sympa
Une déco simple et sympa

Belle édition donc et ça fait plaisir de voir pendant une semaine tous ces gens passionnés, contents d’être là, enthousiastes, curieux, créatifs, constructifs. Ça fait du bien de voir des gens qui bougent, cherchent, expérimentent, même s’ils galèrent, même si le financement est difficile, même si ça peut être très long. Ça fait plaisir de pouvoir aller voir un.e réalisateur/trice pour lui dire qu’on aime son travail. C’est chouette de voir se côtoyer tout type de films, du plus commercial au plus conceptuel, du plus classique au plus novateur, de voir qu’on peut encore être surpris aujourd’hui où on est vite blasé par tout, que l’animation peut être au service de la pure détente comme du message politique, social, humain.
Merci à vous pour m’avoir suivie et peut-être à l’année prochaine, du 13 au 18 juin 2016.

2 comments

  1. Merci pour ce compte-rendu et les articles tout au long de la semaine. Ce fut un plaisir de te lire et de vivre à travers ton regard ce festival. Ça donne des envies et des idées pour les futurs sorties ciné. Merci 😉

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