Mon ami Dahmer

Volume unique par Derf Backderf, édité en VF par les Éditions çà et là, 170x250mm, 224 pages, 20,00€. Sorti le 22 février 2013.

Après avoir finalement été séduite par Punk Rock et mobile homes, j’ai voulu poursuivre ma découverte du travail de Derf Backderf avec Mon ami Dahmer, par ailleurs récompensé à Angoulême avec le Prix Révélation lors de l’édition 2014.

Comme Otto Pizcok, héros de Punk Rock et mobile homes, Jeff Dahmer vit à la fin des années 70 dans la banlieue d’Akron dans l’Ohio. Tous deux partagent un physique rachitique durant leurs années de collège, les rendant victimes des grosses brutes de leur entourage, et tous deux gagnent en carrure lors du lycée, les rendant nettement moins vulnérables en apparence mais toujours potentielles cibles des gros bras boutonneux. Tous deux sont à la marge, décalés, Otto a son personnage du Baron, Dahmer se créé, pour la plus grande joie de ses camarades en plein ennui dans leur quotidien poussif, une sorte de show durant lequel il mime les gestes et bruits d’une personne atteinte d’infirmité motrice cérébrale. Tous deux sortent du cadre et vont dépasser les limites d’un monde trop étroit et étriqué pour eux.
La principale différence entre ces deux individus, c’est qu’Otto, sympathique et attachant personnage fictionnel, trace sa route dans une once de méchanceté, au son du rock qui hurle de son auto-radio… là où Dahmer, hélas tout ce qu’il y a de plus réel, sera arrêté en 1991 et condamné à 957 ans d’enfermement pour 17 meurtres, avant de finir assassiné dans sa cellule en 1994.
C’est suite d’abord à son arrestation et surtout à son décès que Derf Backderf a commencé à rassembler ses souvenirs, entamer des recherches détaillées et approfondies, pour sortir finalement en 2012 le récit de son adolescence aux côtés du « cannibale de Milwaukee ». A priori, pas le projet le plus fun mais incroyablement prenant et fascinant.

Difficile d’entamer ce genre de récit sans tomber dans le dégoût primaire ou la complaisance malsaine. Backderf parvient parfaitement à garder l’équilibre, ne cherchant aucune excuse, aucun enjolivement, sans pour autant tomber dans l’accablement stérile. Il raconte, simplement, avec son recul d’adulte face à ses souvenirs d’ado, les quelques années passées au lycée avec un individu dès le départ instable et fragile, guère aidé par une famille déchirée, entre un père absent et aveugle aux difficultés de son fils et une mère dépressive, en proie à des crises incessantes, des parents en plein conflit qui n’ont aucun amour à partager.
Dahmer devient rapidement l’élément clownesque du lycée, après les années d’invisibilité du collège. Pour autant, il n’en reste pas moins terriblement seul, de plus en plus hanté par des obsessions morbides et perverses qu’il tente de gérer par l’ingestion massive d’alcool, qui le rend encore plus seul mais pas exceptionnel du point de vue des adultes, dans cette fin des années 70 nettement plus « tolérante » que notre société actuelle.

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Avec énormément d’habileté et de finesse, Backderf montre par accumulation de petits détails, de scènes a priori anodines tant que pas remises dans leur contexte, tout ce qui va jalonner la descente aux enfers de Dahmer, le faisant alors passer de victime à bourreau sans pitié, ayant finalement renoncé face à ses démons.
Le propos est évidemment choquant, dérangeant, mais étonnamment prenant, décryptant sans en faire trop les mécanismes de la chute d’un esprit tourmenté. On sent petit à petit, au fil des pages, l’aura de plus en plus glauque et malsaine qui entoure Dahmer s’intensifier, tandis que son entourage ne voit rien, ou ne veut rien voir, cumulant les petites erreurs d’inattention aux conséquences tragiques. Et si quelqu’un avait voulu voir, avait tenté de rattraper la main d’un gamin avant qu’il ne bascule définitivement, cela aurait-il changé les choses ? Il n’y a aucune réponse claire, juste beaucoup de questions, face à tout ce qui s’est passé, phrases malheureuses, décisions fatales, choix spontanés ou réfléchis, que ce soit dans l’âme rongée de Dahmer ou dans celle de ses parents, de ses camarades, des responsables scolaires. Gâchis, culpabilité, incompréhension, autant de mots qui résument ce parcours.
Backderf ne cherche jamais à excuser son ancien congénère, le voyant simplement comme victime tragique jusqu’à son premier meurtre, d’autant plus ignoble qu’il s’est produit tout à côté de chez lui. Un premier meurtre qui aurait aussi bien pu être le dernier si Dahmer en avait fait le choix, difficile mais possible, en refusant de devenir consciemment un tueur en série se croyant invincible, obsédé par l’idée de dominer totalement ses proies.

Le dessin est ici très maîtrisé – qui l’eut crû, j’en suis devenue fan -, apportant ce qu’il faut de simplicité, de grotesque, de détails, de légèreté aussi face à ces adolescents souvent naïfs, parfois moqueurs, ne se doutant pas de ce qui rode parmi eux. La narration est extrêmement habile, sachant faire monter la tension au fil de la plongée de Dahmer, tout en racontant le quotidien sans histoire de ses camarades.
Il est difficile d’en lâcher la lecture, et malgré le sujet des plus difficiles, la mise en scène rend l’ensemble jamais trop lourd ou indigne, sachant prendre le recul nécessaire, ne dessinant pas les détails les plus graphiques et gores, expliquant avec pudeur plutôt que montrant avec un plaisir malsain et complice. On ne ressort pas de la lecture en se sentant « crades » mais plutôt pensifs, à s’interroger sur ce qui peut amener un être humain à de telles extrémités.

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Les dernières pages sont passionnantes, Backderf reprenant les passages importants en expliquant ses sources, détaillant les scènes, expliquant le contexte non mis en images. On se rend d’autant plus compte du travail énorme de recherche rendant le récit aussi précis et « vrai ». Rien n’est écrit à la légère, juste pour le spectacle.

Avec Mon ami Dahmer, Derf Backderf propose un récit fascinant, détaillé et passionnant. Après l’adolescence solaire d’Otto Pizcok dans Punk Rock et mobile homes, voici sa version sombre et torturée, quand une personnalité perverse émerge et ne trouve rien pour l’empêcher de basculer…

One comment

  1. Pour ce que ça vaut, Mon amis Dahmer a reçu aujourd’hui le prix SNCF du Polar, catégorie bande dessinée. Le prélude à un « pillage » des autres œuvres de l’auteur par des éditeurs plus grand public ?

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