Zero pour l’éternité

Série en 5 tomes par Souichi Sumoto et Naoki Hyakuta, éditée en VF par Akata/Delcourt, en VO par Futabasha.
Sens de lecture japonais, 127x180mm, 7,99€.

Nombreux sont les documentaires, livres, films, séries nous plongeant dans la Deuxième (ou Seconde, si on est optimiste…) Guerre Mondiale. Mais en France, c’est principalement le côté américain, ou du moins allié, qui nous est présenté, assez logiquement. Avec forcément un certain biais qui poussera à passer sous silence quelques actes peu glorieux ou célébrer d’autres pourtant ambigus.

zeroeternite01Il reste en tout cas assez rare pour nous de pouvoir découvrir une vision japonaise de la question. Au rayon manga, on peut citer certaines œuvres de Fumiyo Kouno – mais qui restent plutôt centrées sur les civils victimes de la bombe atomique -, ou Gen d’Hiroshima de Keiji Nakazawa, plus politique mais côté pacifiste, une idée sans doute assez peu répandue à cette époque de glorification de l’esprit expansionniste et militariste du système impérial japonais.
Enfin, les deux autres ouvrages les plus proches du sujet qui nous occupe ici sont Tsubasa d’Ayumi Tachihara (Panini) et L’île des téméraires de Syuho Sato (Kana). Le sujet en question étant le destin des kamikazes vers la fin de la guerre, au travers ici de la série Zero pour l’éternité chez Akata/Delcourt, dessinée par Souichi Sumoto d’après un roman de Naoki Hyakuta.

Kentarô, 26 ans, a perdu toute ambition, toute motivation. Ayant abandonné ses études de droit, il se laisse vivre jusqu’à ce que sa sœur lui demande d’enquêter sur Kyûzô Miyabe, dont ils ont appris l’existence il y a peu, découvrant qu’il s’agissait de leur vrai grand-père maternel, mort en août 1945 lors d’une des dernières missions-suicides. Il n’a rien laissé derrière lui et c’est en rencontrant d’anciens camarades pilotes que Kentarô va petit à petit écrire l’histoire de son aïeul disparu à l’âge de 26 ans…

zeroeternite03Il est toujours assez complexe de se faire une idée précise sur un ouvrage prenant place dans ce genre de contexte. Car forcément le point de vue sera biaisé, lié au regard de l’auteur (et de ce point de vue, l’auteur du roman, Naoki Hyakuta, est quelque peu problématique, j’y reviendrai). À notre époque où le Japon semble retrouver ses vieux démons nationalistes – visite du Premier ministre au sanctuaire Yasukuni très controversé, projet de revenir à une armée offensive (interdite par la constitution de 1947), embrouilles territoriales avec la Chine autour des îles Senkaku/Diaoyu, négation des crimes de guerre (massacre de Nankin, « femmes de réconfort », etc.) – et où divers pays industrialisés de manière générale sont tentés par un repli identitaire, ces œuvres ne sont pas anodines, portant forcément en elles une certaine idéologie plus ou moins nuancée.

Par exemple, certains ont reproché à Miyazaki de ne pas avoir assez condamné Jiro Hirokoshi, inventeur du tristement célèbre avion Zero, dans son film Le vent se lève (dont le propos est nettement plus complexe que ça).
Ici, la question se pose d’autant plus qu’on s’intéresse à l’histoire d’un des derniers kamikazes de la Seconde Guerre Mondiale (même s’il s’agit à la base d’un roman).

Notons d’abord d’où vient le terme kamikaze (oui, j’ai ressorti mes livres sur l’Histoire japonaise). Le mot signifie à la base « vent divin », nom donné aux typhons qui au XIIIème siècle permirent au Japon d’éviter l’invasion mongole dont la flotte coula en 1274 et 1281. En 1944, lors de la création du corps spécial d’intervention, ces jeunes gens envoyés dans des missions-suicides pour la gloire de l’Empereur (souvent des apprentis-pilotes à peine formés) devenaient donc des vent divins protégeant leur pays de l’invasion occidentale.
La réutilisation du terme pour parler aujourd’hui des extrémistes se faisant exploser au milieu de civils interroge alors forcément : ces pilotes de Zero en 1944-45 étaient-ils donc des terroristes fanatisés heureux de mourir pour la gloire de leur Empereur dont on leur apprenait qu’il était d’origine divine ?
Zero pour l’éternité pose la question et apporte sa propre réponse (qui peut se discuter). Balayant l’argument du lavage de cerveau de la propagande, soulignant plutôt la pression sociale, le déshonneur de celui qui survit, poussant chaque troupe à se battre jusqu’à la mort même dans des combats perdus d’avance.

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Ainsi, dès le début de ses recherches sur Kyûzô Miyabe, Kentarô voit se profiler l’image d’un homme lâche qui faisait honte à l’armée japonaise. Là où tous ses camarades avaient parfaitement intégré le discours des martyrs qui offrent leur vie à leur nation, lui ne voyait rien de plus important au monde que sa vie. En quoi aurait-il été utile à son pays une fois mort ? Comment pouvait-il le défendre de ses ennemis, ou s’occuper de sa famille s’il y restait ? Lui se battait pour survivre, au delà des moqueries, des humiliations, des coups ou de la solitude dans laquelle son attitude hors norme pour l’époque le plongeait. Même s’il a fini par faire piquer son avion sur un navire américain…
Mais au fur et à mesure des souvenirs de vétérans l’ayant côtoyé, le portrait se complexifie et le fantôme kamikaze prend de l’épaisseur, dévoilant plusieurs facettes nettement plus complexes et subtiles. Et plus Kentarô en apprend sur lui, plus il s’interroge sur les choix de son grand-père, parvenant petit à petit à appréhender la grande différence de contexte entre un jeune homme des années 30, ayant grandi dans la misère et le manque de tout dans un pays obnubilé par la conquête, moins de cent ans après son ouverture au reste du monde, et lui au XXIème siècle, gamin paumé dans une société en perte de repère et d’envies mais riche et insouciante. Ce décalage de vie lui offre un nouveau point de vue sur lui, tout en interrogeant sur les décisions qu’il aurait fallu prendre à une autre époque, dans un autre contexte…

Globalement, le trait est plutôt agréable, surtout si on en reste côté technique : les avions, les bâtiments de guerre sont minutieusement dessinés, les combats aériens assez prenants. Mais certains personnages, surtout au début du manga, sont assez maladroitement traités, avec des expressions très lisses – les personnages féminins notamment ne sont pas gâtés. Mais la partie purement historique, qui prend finalement beaucoup de place, est narrée efficacement, avec beaucoup de rythme, et permet d’en apprendre plus sur certains épisodes de la guerre pas forcément connus, surtout de ce point de vue là (une série comme The Pacific, qui traite précisément de la guerre côté… Pacifique, présente évidemment un biais pro-américain… même si les actes alliés ne sont pas traités que positivement). On comprend petit à petit le cheminement dans l’esprit de Miyabe, la raison d’un tel attachement à la vie alors qu’il s’était engagé volontairement dans l’armée, puis ce qui l’a conduit à accepter une mission-suicide malgré tout.

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Il faut tout de même signaler que Naoki Hyakuta est un romancier proche de l’aile droite nationaliste de l’échiquier politique japonais. Lors d’une de ses déclarations début février (en soutien à un candidat à l’élection du nouveau gouverneur de Tokyo, ex-officier de l’armée de l’air limogé suite à des propos révisionnistes, Toshio Tamogami), il a affirmé que le massacre de Nankin était un mensonge inventé pour masquer les horreurs commises par l’armée américaine pendant la guerre.
L’idéologie qui guide l’auteur de l’histoire d’origine du manga interroge donc, même si ça ne l’empêche pas de décrire notamment les diverses erreurs stratégiques qui allaient mener le Japon à sa perte, l’orgueil, le dépassement technologique, l’abrutissement jusqu’au-boutiste qui conduit à la mort des meilleurs éléments. Mais le propos reste à la gloire du peuple japonais, au delà de l’incompétence de son gouvernement de l’époque, et rien n’est décrit du point de vue des autres peuples asiatiques annexés souvent par la force (à la base pour contrecarrer le colonialisme occidental… quitte à ne pas valoir bien mieux, voir Seediq Bale).

zeroeternite02La lecture de ces cinq tomes permet de comprendre un peu mieux ce qui pouvait animer ces hommes qui n’étaient nés que pour mourir. Tentant désespérément de donner un sens à des horreurs qui n’en avaient pas, devant supporter des épreuves terribles subies au nom d’un pays qui les a ensuite rapidement oubliés pour avancer en espérant ainsi effacer les années de radicalisme militaire.

Voilà une série qui clairement interroge, invite à la réflexion sur les choix qu’il faut faire, sur les convictions à défendre, les limites à se fixer, la question d’honneur qui peut parfois pousser à du pur aveuglement aussi inutile que mortifère. Divers points de vue sont présentés et permettent ainsi de rendre compte de la complexité des événements, de la difficulté à comprendre et appréhender certains actes. Certes, l’auteur est problématique mais cette série donne des bases, des pistes, interpelle, pousse à se poser des questions, sans manichéisme basique et idées prémâchées à ne pas remettre en cause. Et donner envie de réfléchir, ce n’est jamais une mauvaise idée…

One comment

  1. Très intéressante chronique, particulièrement la recherche sur le scénariste, qui me permet de comprendre quelques points qui me gênaient à la lecture…
    Heureusement le récit reste axé sur la découverte de la vie du grand-père, permettant à la série de ne pas se disperser sur des thématiques idéologiquement douteuses : on a le point de vue (très différent) de plusieurs survivants, de pacifistes, de bellicistes, de provocateurs… Une très bonne lecture, que je complète avec « l’île des téméraire »!

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