Le vent se lève

Film d’animation de Hayao Miyazaki, 2h07.
Sortie en salles en France le 22 janvier 2014.
Sortie en DVD et Blu-ray le 5 novembre 2014.

ventseleve01Samedi 18 janvier 2014. Me voilà dans la salle 1 du Décavision pour assister à l’avant-première du dernier film de Hayao Miyazaki, Le vent se lève, en VOST (détail qui a son importance). Deux heures plus tard, les ultimes images défilent à l’écran et je ne sais sur le coup pas trop quoi penser. Déçue ? Pas du tout. Mais voilà un film qui ne se laisse pas facilement cerner, assez différent des autres œuvres du réalisateur.
Début du XXème siècle, dans la campagne japonaise, un petit garçon rêve. Handicapé par une forte myopie, il sait qu’il ne pourra jamais devenir pilote. Mais les avions le fascinent alors il sera ingénieur. Quelques années plus tard, Jiro Horikoshi est effectivement ingénieur chez Mitsubishi. Arrivé à Tokyo au moment du grand tremblement de terre de 1923, il y a fait la rencontre de la jeune Nahoko Satomi…

Pour son dernier film, Miyazaki n’a clairement pas cédé à la facilité. Il nous livre ici une œuvre très adulte, nettement moins optimiste et positive que ses précédentes. Son personnage Jiro est inspiré évidemment de la vie de Jiro Horikoshi, ingénieur aéronautique qui inventa le Zéro, fameux chasseur rendu tristement célèbre durant la Seconde Guerre Mondiale, mais également de celle de Tatsuo Hori, écrivain dont l’histoire de son livre Le vent se lève est justement utilisée pour la partie romantique du film. Eh oui, pour la première fois, Miyazaki propose une histoire d’amour explicite et assumée mais dont on devine très vite qu’elle n’aura pas vraiment droit à son happy end. Car Jiro, personnage assez atypique, est obsédé par ses avions. Il y consacre sa vie, son âme, ses rêves, dans lesquels il rencontre d’ailleurs son mentor Caproni, célèbre ingénieur italien, qui le guidera dans sa traque du trait parfait, de la courbe idéale. Quitte à passer à côté de sa vie, de son amour, de son temps, le jeune homme refusant de s’intéresser réellement à ce qui l’entoure et qui pourrait le mettre face à ses contradictions.

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Nous voilà ainsi face à un homme généreux, justicier dans l’âme, témoin de la pauvreté de son pays, de la misère, y trouvant alors une sorte de justification à son travail : le Japon a des années de retard technologique, il fera tout pour le combler quitte à fermer les yeux sur certaines réalités, notamment militaires, se persuadant alors que ce progrès obtenu fera le bonheur de ses compatriotes. La création de son chasseur Zéro pourrait être sa fierté, pourtant elle fera de lui l’inventeur d’une arme responsable de milliers de morts, et n’empêchera pas son pays de subir défaite et horreur atomique. Lui qui ne rêvait que de faire de beaux avions sera l’instrument de l’industrie militaire nationaliste, comme d’autres ingénieurs de son époque, Caproni en Italie, Junkers en Allemagne, dont les idéaux de créativité et de beauté serviront les intérêts belliqueux et conquérants de gouvernements avides de combats et d’idéologies nauséabondes.
Le film en est presque douloureux, ce qui est assez inhabituel chez Miyazaki qui jusque-là, même s’il ne faisait preuve d’aucune complaisance sur l’être humain et ne cachait aucune horreur, finissait toujours plutôt par une note d’espoir. Ici, le héros réalise son rêve mais n’en tire aucune jouissance, aucune gloire, réalisant durant ce qui devait être son triomphe qu’il avait sans doute perdu une partie de lui-même. Son rêve abouti allait alors devenir un instrument de mort et il ne lui reste rien à ses côtés à quoi se raccrocher. Le paradis qu’il pensait atteindre une fois son œuvre achevée devient en fait son enfer. Mais malgré tout, « il faut tenter de vivre »…

Ainsi, Jiro pourrait être l’archétype de l’Humanité : capable de générosité, d’empathie, de sensibilité, capable de voir et de créer le beau… mais par naïveté, inconscience, facilité, il préfère ne pas s’intéresser aux possibles conséquences de ses choix et de ses actes et laisse faire, devant alors faire face à des résultats catastrophiques : les raids mortels des Zéro, la catastrophe nucléaire qu’a subi le Japon suite au séisme du 11 mars 2011 avec l’utilisation d’une énergie atomique fascinante et attirante mais non maîtrisée… Difficile de ne pas y penser, surtout durant une des scènes phares du film, lors du tremblement de terre de 1923 qui ravagea Tokyo. Scène incroyablement puissante, terriblement angoissante, aussi bien par l’image que par le son. Miyazaki semble alors reprendre la légende du Namazu, le poisson-chat géant sur lequel reposerait le Japon et qui créé les séismes par ses mouvements brusques. C’est exactement l’impression rendue par les images, très impressionnantes, ainsi que par le son.
Car pour la première fois dans un long métrage, il utilise la technique du bruitage par la voix, des chœurs, des bruits de bouche, donnant une intensité sonore absolument bluffante et très prenante. La même technique est utilisée lors des vols d’essai, donnant là encore une intensité aux moteurs, leur conférant une puissance qui prend aux tripes. C’était un choix audacieux mais largement concluant.

Toujours au niveau sonore, je reviens sur la version originale où Jiro est doublé par Monsieur Gainax, Hideaki Anno. Les premières phrases de Jiro adulte sont ainsi assez surprenantes, Anno ayant une voix très particulière, pas le timbre classique du jeune premier. Le choix s’avère en fait plutôt bon car correspondant bien au personnage de Jiro : pas le jeune loup impétueux qui réussit tout du premier coup mais plutôt un marathonien de l’effort, ambitieux et patient, mesuré et pragmatique, sachant précisément ce qu’il veut, et prêt à tous les sacrifices pour l’obtenir, même s’il lui faut des années pour cela.
Pour en finir sur le son, on retrouve Joe Hisaishi pour la musique, dont le thème principal, très doux mais assez mélancolique, poignant, utilisé pour la partie romantique du film. Il y a également un autre thème, plutôt utilisé durant la première moitié, plus léger, entraînant, plein d’espoir pour le jeune Jiro qui poursuit son rêve. Mais la musique m’a semblé assez peu présente en dehors de quelques scènes et c’est sans doute une des raisons qui rend le film assez atypique : je lui trouve un rythme plus proche de films live contemplatifs (ayant vu Tel père, tel fils récemment, j’y ai tout de suite pensé) plutôt qu’à des films d’animation, souvent assez actifs. Ici, il se passe beaucoup de choses en deux heures mais narrées très sobrement, sans un rythme musical très présent.

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De plus, Miyazaki ne donne jamais vraiment de dates pour rendre l’histoire facile à saisir mais sème plutôt des indices qui ne parleront évidemment qu’à ceux qui sauront les déchiffrer : sans doute assez simple pour un Japonais, nettement plus délicat pour un autre public. Le terrible tremblement de terre de 1923 notamment. Et les transitions d’une époque à l’autre ne sont jamais clairement marquées, permettant de ne pas casser le rythme mais n’indiquant donc pas directement le temps qui passe.
De plus, le film fait beaucoup de références à la littérature du début du XXè siècle. Par Tatsuo Hori évidemment, mais également par le personnage de Castorp, forcément inspiré par La montagne magique de Thomas Mann, racontant l’histoire d’une jeune allemand séjournant en Suisse dans un sanatorium. Et bien sûr par les vers de Paul Valéry, « Le vent se lève, il faut tenter de vivre », très présents dans le film.
Il faudrait sans doute également se pencher sur les relations entre l’Allemagne et le Japon durant les années 30 qui doivent là encore apporter d’autres informations pour d’autant mieux approfondir la compréhension profonde de certaines scènes.

Ainsi, Le vent se lève est un film infiniment riche et dense, très adulte dans son propos qui ne se révèle pas au premier abord mais demande une certaine implication du spectateur pour se laisser saisir, apprivoiser. Il mérite sans doute plusieurs visionnages pour mieux le cerner (j’en suis à deux, une en VOST et une en VF, quelques petites différences entre les deux). Peut-être même paraîtra-t-il plat ou abrupt à ceux qui ne gratteront pas trop la surface… mais il incite à réfléchir et dévoile ses subtilités au fur et à mesure des questions qu’il pose.
Il ne s’agit pas d’un film moral jugeant l’héritage d’un ingénieur dont les créations ont été utilisées pour verser le sang, mais de l’histoire d’un homme, avec ses choix, ses douleurs, ses erreurs, ses faiblesses. Un personnage loin de tout manichéisme primaire, ambigu, décrit tout en finesse et nuances, sans jugement mais également sans complaisance.

Il y a des scènes extrêmement fortes et puissantes, d’autres très poétiques, jouant avec le vent comme avec les notes de musique, les mots, les émotions qui d’un coup surgissent et débordent, serrent le cœur. Miyazaki nous a plutôt habitué à des personnages principaux féminins et si ici, la femme est plutôt en retrait, elle apporte une présence puissante, un courage et une force tranquille malgré la souffrance et la peur. Il se noue alors une relation intense même si fragile, rattachée à la vie juste par un fil, donnant des scènes poignantes bourrées de délicatesse et de sensibilité. Même si la passion dévorante de Jiro pour son travail reste en première ligne. Même si le prix à payer pour réaliser son rêve sera beaucoup plus lourd qu’il ne l’avait imaginé.

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Pour son dernier film, Miyazaki semble répondre à la dernière image de Nausicaä. La petite pousse fragile qui voulait accorder une deuxième chance à l’Humanité malgré ses accès de violence et son irresponsabilité dans le monde pollué de la princesse du vent se voit répondre un nouveau déluge de feu et de morts, de guerre et de cupidité. N’y aurait-il pas un peu de désillusion et d’amertume dans les yeux de Jiro et ceux de Miyazaki, face aux erreurs humaines qui ne cessent de se répéter, ces destructions et ces mauvais choix faits par une Humanité toujours imbue d’elle-même et aveugle aux autres possibilités (que Miyazaki n’a cessé de proposer dans ses autres films, le partage, la générosité, l’ouverture aux autres, la solidarité) ? Et pourtant, « il faut tenter de vivre »…

Mêlant faits historiques, littérature, romance, poésie, tragédie, ballets aériens, onirisme burlesque, brise romantique et tempête furieuse… Voilà un très beau film pour clore une carrière.

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