Joe, l’Aventure Intérieure

Volume unique par Grant Morrison et Sean Murphy, éditée en VF par Urban Comics, 185x282mm, 19,00€.

Bien qu’en ayant entendu beaucoup de bien, je n’avais pas spécialement prévu d’acheter ce volume avant d’entrer dans le magasin. Jusqu’à ce que la libraire me fasse bien comprendre qu’il était hors de question que je passe à côté et reparte sans. Et vu qu’elle est plutôt de bon conseil en général, je me suis laissée tenter. Bonne décision.

joeaventure01Joe est un ado fragile et rêveur. Entre un père soldat mort récemment au combat et une mère qui galère financièrement pour leur permettre de garder leur maison, il préfère s’isoler dans son monde à lui, qu’il illustre avec ses stylos. Évidemment, il est la cible idéale des petits caïds de son école, toujours là pour le menacer et le bousculer. Ce qui est d’autant plus facile que Joe est diabétique, constamment sous la menace d’une crise d’hypoglycémie. Et il suffit de lui piquer les sucreries de secours censées lui éviter les baisses de régime pour que le gamin, revenu chez lui, sombre dans un délire risquant bien de le mener tout droit à la mort. Une bataille commence…

Joe, l’Aventure Intérieure, au final, de quoi ça parle ? D’un gamin qui doit aller se chercher un soda à la cuisine avant d’aller au sous-sol remettre le courant. Sur 224 pages. Voilà une base de scénario pas franchement attirante en soi. Sauf si on demande à Grant Morrison et Sean Murphy de la mettre en scène. Et là, ça devient la grande aventure.
En pleine crise d’hypoglycémie, Joe voit son univers se métamorphoser, ses jouets s’animer, son rat domestique se transformer en redoutable guerrier. Quelques marches d’escaliers deviennent une montagne, un robinet une cascade, le moindre pas rendu incertain et chancelant par la maladie est une épreuve à elle seule. Joe, à cheval entre le réel et son monde intérieur, se retrouve à lutter sur tous les fronts, se battre contre d’horribles monstres épée à la main, trouver en ses jouets d’enfant des alliés parfois incertains, souvent fidèles, quelques fois fatalistes mais toujours prêts à le soutenir, pour finalement se retrouver face à la mort. Un big boss qui risque bien de l’emporter pour de vrai s’il ne parvient pas à reprendre le dessus, tout cela n’étant pas qu’un simple rêve dont il suffit de se réveiller pour l’oublier.

Le traitement de cette histoire qu’on pourrait croire des plus basiques est renversant, que ce soit graphiquement ou narrativement. Le dessin est sobre mais énergique et recèle une quantité de détails et de références propre à l’enfance de Sean Murphy – il suffit de regarder les jouets ou la chambre de Joe, véritable rêve de bon nombre de gamins – absolument démente. Certaines pages sont de véritables claques graphiques dont chaque élément apporte sa petite pièce à l’élaboration globale, au ressenti de lecture (l’explication des quatre pages silencieuses d’entrée dans la maison par Sean Murphy dans les bonus de fin de volume en est un parfait exemple). On peut facilement passer de très longues minutes sur chaque case pour tenter de tout saisir, sans pour autant que l’ensemble paraisse lourd ou illisible, la narration étant elle un modèle de rythme et de subtilité.
Certes, elle est bien loin d’être linéaire, on passe constamment d’un monde à l’autre, du quotidien d’une maison sous l’orage au paysages fantastiques de l’esprit de Joe, nageant entre hallucinations, pertes d’équilibre et vertiges, mais cela participe justement à cette sensation d’oppression, de danger imminent, sans pour autant se départir de notes d’humour et de légèreté.
Le brave héros de cette histoire est en train de sombrer et son aventure épique lui permettra de prendre sa réalité en main et d’avancer malgré tout, là où il aurait pu rester planqué sans bouger en attendant que tout se termine par un voile noir.

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Dessin, narration, couleurs, jeux d’ombres et de lumières, personnages attachants, délire d’imagination entraînant et fascinant, l’aventure intérieure de Joe ne peut laisser insensible (en positif ou négatif) et prouve que tous les héros n’ont pas forcément besoin de collants moulants pour sauver le monde.
Une réussite bluffante qui mérite très clairement plusieurs lectures.

One comment

  1. Ce qui m’a le plus marqué dans Joe, c’est la claque graphique : les splash pages qui mettent des uppercuts dans le ventre, Sean Murphy est juste génial !

    Et surtout c’est admirablement raconté, jusqu’au bout on se demande si Joe va s’en sortir et s’il va enfin arriver au frigo pour se taper un Coca !

    Une excellente surprise pour moi aussi et un must buy absolument !

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