Ted, drôle de coco

Volume unique par Emilie Gleason, édité par Atrabile en août 2018, 170x240mm, 128 pages, 17,00€. 

C’est encore sur les conseils de ma libraire BD que je finis par me laisser tenter par Ted, drôle de coco d’Emilie Gleason chez Atrabile, quelques mois avant son prix de Révélation BD au Festival d’Angoulême 2019.

Ted, drôle de cocoS’il y a bien quelque chose que Ted ne supporte pas, c’est le changement. Sa routine quotidienne lui est vitale : se lever, s’habiller, souffler dans la cuvette des toilettes, petit-déjeuner, prendre le métro, s’asseoir toujours à la même place, faire son travail à la bibliothèque, prendre toujours le même repas le midi au fast-food, continuer de travailler, reprendre le métro, se rasseoir à la même place, regarder la TV, manger, se déshabiller, se coucher.
Le moindre détail qui change là-dedans et c’est la catastrophe assurée.

Emilie Gleason, dont c’est ici le premier ouvrage publié, en a commencé la création lors de sa dernière année aux Arts déco de Strasbourg, présentant les 24 premières pages comme projet pour son diplôme. Elle a ensuite été repérée par Atrabile avec qui elle a travaillé étroitement pour sortir ce volume, aussi étrange et déboussolant que son sujet.
Car le sujet n’est pas anodin, il s’agit de l’autisme Asperger. Ted, le prénom du personnage n’est pas choisi au hasard non plus, c’est l’acronyme de Trouble Envahissant du Développement, le terme employé dans le DSM-IV puis le DSM-V (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux : la bible des psychiatres) pour recouvrir le spectre autistique.
Et si Emilie Gleason en parle, c’est en référence à son petit frère, diagnostiqué sur le tard. Pour mettre en image la colère et l’épuisement face à des années de difficultés familiales, en utilisant l’humour pour écrire cette tragicomédie originale.

Si j’ai fini par me laisser tenter par ce volume, c’est uniquement par intérêt pour le sujet (déjà évoqué dans la BD La différence invisible par Julie Dachez et Mademoiselle Caroline, de manière bien différente), n’étant pas vraiment charmée par le style graphique ou la mise en scène après simple feuilletage.
Mais je reconnais que ce style très particulier participe bien à la mise en image de l’univers mental de Ted, personnage perdu dans un univers dont il ne parvient pas à maîtriser les codes, malgré tous ses efforts. Pas qu’il soit bête, loin de là : simplement, les interactions sociales, les sous-entendus, la complexité de notre vie en société lui sont indéchiffrables, lui qui ne discerne que le premier degré et apparaît donc d’une honnêteté choquante et souvent inappropriée face aux autres qui ne le comprennent pas et le rejettent.

Ted n’est pas le petit frère d’Emilie Gleason mais certaines choses qu’elle raconte sont issues de leur histoire familiale. Le harcèlement scolaire, la condescendance et l’incompétence de certains médecins qui culpabilisaient leur mère ou niaient la réalité du trouble, le gavage aux médicaments totalement inadaptés, l’hospitalisation au milieu de personnes aux difficultés n’ayant rien à voir… L’autrice utilise l’humour et une fausse légèreté pour faire passer aussi bien les difficultés que son frère a pu connaître, et avec lui d’autres Asperger, tout comme ses parents, dépassés par les crises, les souffrances, les murs d’incompréhension qu’ils ont pu devoir affronter.

J’avais peur de me retrouver face à un témoignage uniquement du point de vue de l’entourage d’un Aspi, oubliant au passage son regard à lui sur son malaise et ses difficultés dans une société peu ouverte. Mais l’autrice a également voulu tenter de se mettre dans sa peau à lui, d’essayer d’adopter son regard sur un monde complexe et bourré de sens cachés qu’il ne peut pas cerner, même s’il s’y essaie. Comme par exemple, pour son frère, en prenant des cours de théâtre pour apprendre à feindre des réactions, des émotions, comme quand Ted explique clairement qu’il ne sait pas du tout comment réagir, ce qu’il ressent dans telle ou telle situation.


L’histoire de Ted est finalement assez dure. Il rencontre quelques personnes compréhensives, prêtes à l’accepter tel qu’il est, mais il finit par perdre pied et par être trop en décalage avec son entourage.
Sous ses airs naïfs et simples, au delà des couleurs pop, franches et directes, on discerne beaucoup de douleur, de peur, de doutes face à une vie rendue d’autant plus compliquée dans une société peu compréhensive, où la différence reste une raison d’être rejeté, où la communication est si primordiale que si on n’en maîtrise pas tous les codes, surtout implicites, on ne peut pas trouver sa place.

Avec Ted, drôle de coco, Emilie Gleason signe une œuvre complexe, mature, perturbante, pas évidente à apprécier mais qui questionne, interpelle, émeut, touche.

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