Dans un recoin de ce monde (long métrage)

Film d’animation de Sunao Katabuchi, 2h09.
Sortie en salles en France le 13 septembre 2017.

Début 2014, je postais sur ce site ma chronique de la série Dans un recoin de ce monde de Fumiyo Kouno – mangaka que j’apprécie beaucoup – chez Kana.
Juin 2016, j’assistais au Work in progress du long métrage au Festival d’Annecy 2016 et ce que l’équipe nous avait montré du film donnait déjà bien envie. Enfin, cette année, ce même Festival débute avec justement la projection de ce long métrage tant attendu, réalisé par Sunao Katabuchi dont j’avais déjà vu le sympathique Mai Mai Miracle lors du Festival 2010.


Avant le début de la projection, le réalisateur vient sur scène pour présenter le résultat de six ans et quelques de travail. Le film est déjà sorti au Japon et avec notre séance, on devrait leur permettre d’arriver à 2 millions d’entrées.

L’histoire est la même que pour le manga.
En 1933, on fait la connaissance de la famille Urano qui vit dans les alentours de Hiroshima. La guerre n’a pas encore commencé et Suzu est une gamine adorable, tête en l’air, maladroite et dessinatrice quand elle le peut. On la suit au fil des années, tandis que le conflit mondial éclate. Mais les combats sont loin et pendant encore quelques années, la vie quotidienne reste calme et sereine. Suzu se marie puis quitte Hiroshima pour Kure où elle va vivre avec sa belle-famille. Mais sa nouvelle ville est un port militaire très actif…

Le style graphique de Fumiyo Kouno est très particulier et on pouvait se demander quel parti pris allait prendre le réalisateur pour mettre cette histoire en mouvement. Eh bien, il reprend très fidèlement le dessin de Kouno, qui s’anime à merveille, se dotant au passage de magnifiques couleurs, pastels ou très crues selon les saisons.
Comme dans le manga (selon mes souvenirs, j’ai préféré ne pas le relire avant pour pouvoir bien m’immerger sans trop comparer), on laisse filer les mois pour voir grandir Suzu, passant d’une enfant calme et rêveuse, quelque peu terrorisée par son grand frère un peu brusque, prévenante avec sa petite sœur, à une jeune femme volontaire.

Les quelques moments furtifs détaillés avant son mariage sont autant de petites occasions d’approfondir son caractère, avec beaucoup d’humour, que de pouvoir se plonger dans le Japon des années 1930.
Car le réalisateur nous l’avait déjà dit en 2016, ils se sont attachés à reproduire très fidèlement le paysage de l’époque, après beaucoup de recherches, une aide des villes concernées pour leurs archives, les bouquinistes du coin, etc. Il nous le redit même durant la conférence de presse, chaque bâtiment, chaque maison, chaque événement de guerre est tel qu’il a été à l’époque. Mêmes les numéros de téléphone qu’on peut entrevoir sur les affiches sont les bons ! Fidélité aussi bien à l’œuvre d »origine (déjà très documenté par Fumiyo Kouno, originaire d’Hiroshima) qu’à l’époque, c’était le mot d’ordre du film.
Il est d’ailleurs assez étonnant d’avoir au premier abord un dessin si « simple » pour comprendre ensuite tout le détail et le travail de précision qu’il y a derrière.

Le film suit ensuite la vie quotidienne de Suzu Urano devenue Suzu Houjo à la suite de son mariage avec Shusaku. Pour un spectateur non habitué, ce mariage un peu forcé – elle ne connaît rien de l’homme qui demande sa main -, et le statut de quasi boniche de la jeune femme une fois arrivée dans sa nouvelle famille, ont évidemment un côté assez surprenant. Mais n’oublions pas qu’on est au Japon dans les années 30 et que oui, à l’époque, la belle-fille devient la responsable de la maisonnée, sous la gouvernance de sa belle-mère.

Ce quotidien de femme au foyer, si elle a du mal à s’y faire au départ, devient raidement naturel pour la jeune femme, notamment grâce au bon accueil des Houjo, même si Keiko, sa belle-sœur, n’a pas un caractère facile. Elles vont malgré tout, et notamment une épreuve particulièrement douloureuse, réussir à nouer un lien très fort. Difficile de résister à l’optimiste et douce Suzu !

Mais cette vie pleine de calme et de sérénité finit par être de plus en plus troublée par la guerre. Les jeunes engagés ne reviennent pas, le rationnement se fait plus drastique puis viennent les premiers bombardements. Ces moments sont particulièrement impressionnants, contrastant cruellement avec la douceur de la famille Houjo. Comme dans le manga, l’histoire racontée n’évite pas les drames mais sait les traiter avec beaucoup de pudeur, de justesse et de sensibilité. La perte d’un être cher, les blessures physiques, le poids de la culpabilité, autant de choses qui frappent profondément la jeune femme au risque de l’éteindre mais sa capacité de résilience lui permet de s’accrocher malgré tout.

On voit les jours filer tandis que se rapproche la date fatidique du 6 août 1945. Un flash, un grondement, un moment particulièrement glaçant… Le sujet est traité avec sobriété ce qui rend la tragédie encore plus poignante quand les premières conséquences se font remarquer. Une scène est même très graphique et assez choquante, montrant en fait très directement la cruauté du sort réservé aux habitants des villes bombardées.

Et pourtant… Quand on demande au réalisateur quel moment est le climax du film pour lui, il répond : le générique de fin. Parce que oui, il faut regarder le générique de fin, seul réel ajout par rapport au manga mais qui reste dans la lignée de son message : la vie continue.


Selon Sunao Katabuchi, rares seront les spectateurs, même japonais, qui pourront comprendre tout ce que contient le film. De par sa fidélité à la réalité, certains détails ne seront accessibles qu’aux personnes âgées ayant connu la vie dans les années 30. Elles seules d’ailleurs riaient à certains passages du film lors des projections au Japon car elles seules pouvaient comprendre l’humour mis en scène à ce moment-là. Que ce soit le dialecte, les habitudes, les manières de vivre, de faire, on est en fait dans un monde très différent de celui d’aujourd’hui. Le réalisateur a décidé de rester assez brut et de ne donner aucune explication de contexte pour d’autant plus faire ressentir la vie de cette époque. Sans guide touristique pour l’expliquer. Comme Suzu qui se retrouve dans une nouvelle famille où elle doit tout réapprendre par elle-même, dans une vie qu’elle n’a pas vraiment choisie mais acceptée avec courage et volonté, là où sa belle-sœur Keiko a pris ses décisions et fait selon ses idées. Deux concepts de vie qui finalement se rejoignent autour d’un même foyer.

Graphiquement, le film est beau et dégage énormément de tendresse et de sérénité. La mangaka jouant parfois avec sa mise en scène et son dessin – elle est droitière mais a dessiné certaines scènes de la main gauche, nous révèle le réalisateur – le film n’hésite pas également à tester quelques effets, sans pour autant en faire trop.
On pourrait avoir peur de s’y perdre avec un film si typiquement japonais que même les Japonais d’aujourd’hui ne peuvent pas tout saisir… et pourtant, on s’y retrouve toujours, grâce à quelques paroles, quelques indices ici et là. Il faut être attentif mais pas au point de ne pas pouvoir totalement se plonger dans la vie de la jeune Suzu, simple jeune femme un peu rêveuse qui devra survivre à une époque tourmentée pleine de drames et d’épreuves. Il n’empêche qu’on rit énormément, notamment du fait de la maladresse de Suzu et des réactions hilares de sa belle-famille, très tendre avec son ingénue.
Il y a bien sûr des scènes difficiles, mais l’ensemble est suffisamment équilibré pour qu’on ressorte avec une petite boule d’émotion dans la gorge et un doux sourire sur les lèvres.
Voilà très clairement la meilleure des entrées en matière pour ce Festival 2017…
(Ci-dessous, la bande-annonce.)

Ce film doit sortir le 13 septembre 2017 dans les salles françaises, je ne peux que vous conseiller d’y aller si vous en avez la possibilité. Les amateurs de Fumiyo Kouno comme moi ne seront pas déçus (elle ne s’est pas impliqué dans le film, considérant que le manga et l’animation étaient deux médias différents, mais l’équipe a tenu à avoir son approbation au fur et à mesure). Pour ceux et celles qui ne connaissent pas encore son inestimable travail, ce sera une occasion de s’y mettre.
(Ses mangas sont disponibles chez Kana et Glénat. Je conseille prioritairement Le pays des cerisiers, inoubliable, Pour Sanpei et Dans un recoin de ce monde justement.)

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6 réponses

  1. Herbv dit :

    Voilà une chronique qui donne envie d’aller voir le film à sa sortie. Il faut dire que je suis fan du manga et de l’auteure 🙂

  2. Anon dit :

    Très émouvant, mais je ne sais pas trop quoi en penser par rapport à l’oeuvre de Fumiyo Kouno. Le manga a été un vrai choc, pas seulement au niveau de l’histoire mais aussi au niveau des dessins. Il y a des moments très forts, très marquants (la fin, le passage de la fenêtre). Dans le film, je trouve que c’est un peu égal. En soi c’est fidèle au manga qui est une tranche de vie, avec l’idée que la vie continue malgré les tragédies. En fait je me demande juste que ce que l’adaptation apporte.

    • Morgan dit :

      C’est vrai mais en même temps, je trouve que rien que pour les scènes de bombardements par exemple, il vaut le coup. Et le flash de la bombe atomique… Je trouve qu’en version animée, cela apporte quelque chose d’un peu différent sur ce plan-là.
      Et puis il y a des couleurs et elles sont superbes. Et si ça permet à plus de monde de découvrir les superbes mangas de Fumiyo Kouno… Tu as lu Le pays des cerisiers ? En terme de choc, il est fort aussi.

  3. Anon dit :

    Evidemment, pour les scènes de bombardement, il faut que le spectateur ressorte la chose 🙂 Ca fait longtemps que j’ai lu le manga, mais il me semble que la bombe était beaucoup plus traitée. Dans le film, c’est un peu mis de côté, l’histoire ne se passe pas à Hiroshima mais quand même. Il faudra que je relise. Les couleurs, je ne sais pas trop. Je trouve les dessins de Fumiyo Kouno déjà parfaits en soi…tu l’auras compris je suis une grande fan de l’auteure. Effectivement si ça permet à plus de gens de la découvrir, je lui souhaite beaucoup de succès à ce film (même si je trouve que le manga a un rythme narratif trop particulier pour que ça convienne vraiment à une adaptation).

  4. Nicolas G. dit :

    Merci pour la chronique.
    J’ai adoré le film aussi, et même en ayant lu le manga auparavant, j’avais peur que son adaptation ne force que sur le mauvais côté de la guerre avec une énième image de champi. Mais non, on garde l’aspect tranche de vie avant, et même après la catastrophe. Quant à la scène du flash, j’en ai eu des frissons. En fait, je suis vraiment curieux de savoir qui a spécifiquement réalisé cette scène, car le coup des petites étincelles qui virevoltent me rappelle des courts métrages amateurs même si la technique adopté est différente. Je pense notamment aux courts de Makiko Futaki quand elle était encore à la fac, elle grattait la pélicule avec une aiguille ! On comprend sans voir explicitement, ça fait travailler l’imagination, et c’est là le petit plus dû à la magie de l’animation au lieu de seulement rester à 100% collé au manga. Mais j’ai quand même besoin de le relire. ˆˆ

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