Un bruit étrange et beau

Volume unique par Zep, édité par Rue de Sèvres en octobre 2016, 235x312mm, 84 pages, 19,00€. 

Intriguée par cette BD de Zep, j’avais renoncé à la prendre pour cause de format trop grand rébarbatif (pas du tout pratique à ranger surtout quand on galère niveau place dans les étagères). Je n’avais alors aucune raison de m’en priver quand je me suis mise à la lecture de BD numériques.

Un bruit étrange et beauWilliam a renoncé au monde voilà 25 ans, quand il est entré au monastère La chartreuse de la Valsainte. Mais il doit accepter de retourner s’immerger quelques jours dans le tumulte du quotidien urbain quand sa tante meurt et qu’il est prié d’assister à l’ouverture de son testament. Durant le voyage, il rencontre Méry…

On connaît principalement Zep pour Titeuf mais voilà déjà quelques années qu’il s’essaie à d’autres types de BD.
On s’en doute, il y a assez peu de dialogues dans ces quelques 90 pages. Un moine chartreux fait vœu de silence et Zep en profite pour exprimer énormément juste par son trait, épuré et élégant, et son utilisation de la couleur, de la bichromie, changeant de teintes au fil des scènes, des flash-backs, des pensées de son personnage. C’est sobre et beau, à l’image de cette BD qui questionne énormément.

Il est question de foi, évidemment. William a choisi de s’éloigner de notre monde, notamment pour apprivoiser sa peur de la mort, de son côté absolu et définitif. Pour apprendre à ne plus y voir une fin, un néant, un abîme mais un aboutissement, une communion avec un Dieu à qui il a choisi de tout donner.

Pour autant, il ne fuit par la vie même si beaucoup n’ont pas compris son choix de se retirer loin de nos tourments absurdes, de nos agitations vaines. A-t-il gâché une vie prometteuse d’affaires fructueuses en se tournant ainsi vers la prière et le silence ? Sa vie monastique a-t-elle moins de sens que celle de ses concitoyens forcés de courir toujours plus vite, animés par d’innombrables, et parfois innommables, désirs, qu’ils soient charnels, financiers, purement consuméristes, et autres ?

Lui a choisi de bannir les mots pour mieux entendre une Parole. On peut trouver ça vain, naïf, beau, étrange, fascinant, effrayant, obscur… mais on ne peut nier la force que demande ce genre d’engagement définitif que Zep ne nous décrit aucunement comme un choix facile et lisse mais comme un combat de tous les jours, empli de fantômes, de souvenirs, de doutes, de questions sans réponse, de monologues, une quête constamment mise à l’épreuve car, comme le dit William : « Si je ne doutais pas, je n’aurais pas besoin de croire. »

Au delà de la pure question de foi, qui peut plus ou moins interpeller le lecteur selon son propre vécu sur le sujet, il est surtout question de silence, qui là nous concerne tous. Le silence n’est pas juste l’absence de bruit ou de voix, il n’est pas vide. Il contient énormément, tout ce qu’on emmène avec nous, sans même nous en rendre compte. S’il effraie autant, c’est qu’il nous impose un face-à-face avec soi-même qu’on ne peut pas fuir en s’immergeant dans le brouhaha de nos quotidiens. Un face-à-face qui peut nous obliger à nous arrêter, à prendre le temps de nous écouter et d’être honnête avec nous-même.

Pas de jugement moralisateur ou de bons sentiments naïfs ici. Zep nous propose de découvrir un peu de ce chemin de vie pas commun sur lequel on a beaucoup de préjugés mais dont on ne sait rien. Avec sobriété, délicatesse, humour (et prise de risque : nager dans la Seine ? Vraiment ??), on suit le court cheminement de William hors des murs de sa petite cellule de monastère qu’il a choisie « d’habiter » face au fracas du monde.

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