Le monde de Ran

Série en 7 tomes par Aki Irie, éditée en VF par Black BOX Éditions.
Sens de lecture japonais, 145x210mm, 10,90€.

En 2010, j’avais totalement craqué pour École bleue, un recueil en 4 tomes signé Aki Irie chez Kana qui m’avait totalement subjuguée par son style graphique et ses histoires. J’étais donc ravie d’avoir la possibilité de mieux découvrir cette mangaka avec la sortie de sa série la plus longue, Le monde de Ran, même si c’était chez un petit éditeur pas facile à trouver, Black Box Éditions…

Le monde de Ran vol. 1Ran a 10 ans. Elle est l’héritière d’une famille de sorciers : Zen son père, le chef des Ailes noires, Shizuka sa mère, sorcière très puissante, et Jin, son grand frère de 18 ans qui ne cesse de vouloir la protéger. Car Ran a le chic pour se mettre dans les pires situations, ayant notamment le pouvoir de changer son corps, se transformant en jeune femme.

Je ressors de la lecture un peu mitigée. Il y a beaucoup de choses très belles et très fortes dans l’ensemble de la série mais quelques scènes m’ont mise mal à l’aise.
Ainsi, Ran se plaît à prendre un corps de jeune adulte. Un corps très sexy, qui ne laisse aucun homme qui le voit indifférent. Or, dans sa tête, elle n’a toujours que 10 ans et absolument pas conscience de ce qu’elle dégage, trop jeune et innocente pour saisir les notions de séduction et d’attirance. Vu que la mangaka se plaît régulièrement à la placer dans des poses quelque peu suggestives, c’est déjà un peu gênant.
Mais quand elle lui fait rencontrer un homme de presque 30 ans, le type même du beau gosse oisif et riche, gros macho qui prend les femmes et les jette sans aucun scrupule, ça devient un véritable festival du malaise. Elle s’attache, comme toute gamine un peu délaissée par sa famille trop occupée heureuse de voir un adulte s’intéresser à elle, tandis que lui la voit comme une candide adolescente à séduire, avec ou sans son consentement. On a droit à des « Tu m’appartiens » et autres « Elle est à moi », déjà douteux face à une femme adulte mais alors carrément malsain dans le contexte d’une gamine de 10 ans.
Certes, lui ne le sait pas, elle n’en a pas conscience… mais la mangaka et donc nous également le savons, rendant la lecture de leur relation quelque peu malaisante. Le coup du bad boy dragueur et de la jolie nymphette naïve, c’est déjà une des raisons qui m’ont fait arrêter de lire du shôjo tant le côté femme soumise prête à tout pour « mériter l’amour » de son mec désagréable me glace (oui, bien sûr, tous les shôjo ne sont pas comme ça, je grossis le trait).
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On pourrait alors me rétorquer que la suite de l’histoire calme les choses. Certes, le malaise est surtout sur les trois premiers tomes. Mais alors on passe au cliché « le sale mec devient un brave type grâce à la force de l’amour de sa valeureuse conquête (heureusement qu’il a insisté, le bougre) ».
Il est quand même navrant de voir Ran s’amouracher du premier connard rencontré et que ce soit leur histoire foireuse qui soit au centre de toute la trame des six premiers tomes. Que Ran ne se rende jamais vraiment compte du niveau du personnage, c’est assez logique : elle a 10 ans. C’est d’autant plus malsain car le lecteur devient en quelque sorte le complice tacite d’une relation foireuse…

Et au final, on reste quand même face à l’homme sauvage, pulsionnel et prédateur face à la gentille femme qu’il faut forcer un peu pour qu’elle finisse par craquer. Et quelque part, on retrouve également ça sur le personnage de Jin, le grand frère : il aime la bagarre, se transforme en loup et quand il est « en chaleur », il embrasse toutes les filles qui passent (le consentement ? Où ça ?) et finit même par en ramener une dans son lit. Qu’il le fasse « sans le faire exprès » et s’excuse de toutes ses forces ensuite ne change pas grand-chose.
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Là encore, on assiste à une attitude très complaisante face à l’envie masculine, vue comme irrépressible, alors que les femmes doivent faire avec, sont plutôt montrées soumises, à l’image de Sango, la reine du ménage, véritable cliché de la femme japonaise du XVIIIe siècle, qui vouvoie son mec et s’assiéra derrière lui, en acceptant qu’il lui fasse tout ce qu’il veut. Je n’ai d’ailleurs jamais vu autant de fois écrit « mais j’adore faire le ménage » dans un manga (oh, c’est super, c’est un entraînement pour la magie, la chance)…

Reviendra-t-on sur la scène volume 4 où Ran en corps adulte se retrouve quasi nue, attachée, puis avec un bandeau sur les yeux, en position super lascive ? Du bondage pour une gamine de 10 ans, ouch…
Et le cliché du petit garçon qui embête sa camarade de classe parce qu’en fait, il l’aime bien : c’est moche. Vraiment. Ça apprend aux garçons qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent du moment que c’est par « amour », et aux filles qu’elles doivent supporter avec le sourire de se faire embêter. Qu’ils soient des enfants ne rend aucunement ça mignon ou sans conséquence puisque cela modèle un comportement dès le plus jeune âge. Cela participe entièrement au sexisme de la société.
Certes, je n’attends pas d’un manga qu’il soit très progressiste sur le sujet, même s’il est l’œuvre d’une femme. Cela reste un produit issu d’une industrie mainstream très marquée par le sexisme (pas pour rien si je lis moins de mangas aujourd’hui). Mais tout de même…
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Fort heureusement également, après le malaise des 3-4 premiers tomes, la suite s’avère tout de même moins foireux sur le sujet et ce qui était déjà réussi dans cette première partie peut enfin être développée.
L’univers magique créé et mis en scène par Aki Irie est un vrai bonheur : chaque sorcier.ère a son propre talent, ses capacités, il y a toute une histoire derrière et je regrette juste que le passif de chacun.e ne soit pas plus développé en dehors de quelques petites scènes ou dans la présentation des personnages au début du volume 7 (il est temps…). Mais vu que cela reste l’histoire de Ran, cela peut se comprendre.
On retrouve également ce qui m’avait tant plus dans École bleue : cette famille remplie d’amour, la mère surpuissante, le père fou amoureux et attentionné, le grand frère protecteur, la petite sœur qui a tout à apprendre. Toute la mise en place des premiers tomes trouve son intérêt quand le monde magique doit de nouveau entrer en guerre pour protéger les humains qui ignorent leur existence. Le combat féroce qui s’ensuit est haletant et prenant, chacun.e devant faire sa part. Les relations qui se créent ou se dévoilent entre les personnages sont fortes et passionnantes et l’histoire en elle-même monte en puissance pour un climax qui ne déçoit pas.

Le style graphique d’Aki Irie est un régal pour les yeux, sorte de version modernisée des traits shôjo des années 70 (façon Riyoko Ikeda), extrêmement détaillé, maîtrisé, chaque personnage ayant son look bien à lui. La narration est un modèle de fluidité, sachant rendre l’action rythmée et énergique. C’est clairement un des gros points forts de cette mangaka.
Et puis surtout cette série regorge d’amour, de tendresse, de chaleur et de bienveillance. Ran est une gamine qui veut grandir vite et quelle meilleure image de ça qu’une petite fille qui enfile des chaussures trop grandes pour elle ? Mais malgré toute sa bonne volonté et sa joie de vivre, elle est encore trop jeune pour comprendre que ce n’est pas le fait d’être grande en taille qui fait d’elle une adulte. Ne pensant jamais aux conséquences de ses actes, elle rêve d’être adulte pour échapper aux contraintes et devenir libre de faire ce qu’elle veut et ce n’est qu’en comprenant que la maturité ne veut justement pas dire ça qu’elle pourra réellement évoluer et grandir.

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Les rencontres qu’elle fait au fil des pages, si on exclue le bad boy oisif déjà décrit et qui pue vraiment, sont là encore riches, que ce soit Nio, autre enfant sorcière, ou Hibi son camarade de classe, simple humain qui gagnera sa place à ses côtés, et ces personnages s’avèrent drôles et attachants, touchants et émouvants, créant de très belles relations.
L’ensemble me fait en fait beaucoup penser à des mangas de Rumiko Takahashi, comme Ranma 1/2 pour le côté magie, combat et transformation, ou Maison Ikkoku pour les relations parfois loufoques qui se dévoilent.

Le monde de Ran vol. 7Sur les livres en eux-même, puisqu’il s’agit d’un éditeur que je ne lis pas habituellement (pas intéressée par ses séries, difficulté à les trouver en magasin et je n’aime pas trop la vente par lot de volumes, ça fait vente de patates)… Pas de jaquette, pas de pages couleurs. Grand format, ce qui est agréable pour pouvoir apprécier le trait de la mangaka. Côté ono, il y a un changement en cours de série : plutôt travaillées sur les cinq premiers tomes, minimalistes sur les deux derniers. Et le lettrage est un peu agaçant sur les trois premiers volumes, avec des bulles mal cadrées et des césures foireuses, erreurs qui sont corrigées sur les quatre tomes suivants. Pas de souci niveau impression, pas de papier trop transparent.

Au final, Le monde de Ran me laisse une sensation un peu bancale, désagréable. L’ensemble est très beau, bourré d’amour et de bonne humeur, d’humour et de tendresse… mais il y a quelques aspects ici et là qui m’ont rendu la lecture difficile, notamment sur la première moitié de la série. OK, c’est beau mais ça ne justifie rien…

3 comments

  1. J’ai été assez étonné de votre ce titre arriver chez nous et surtout chez cet éditeur. Le grand format ne me gêne en rien surtout pour une mangaka comme celle-ci mais j’avais peur de la qualité de l’ensemble.
    Pour ma part, je n’ai pas eu de mal à trouver les tomes en vente chez les libraires (mais j’ai peut être eu du bol ?).
    Sinon, j’ai également tiqué sur les mêmes passages, surtout celui du grand frère et de sa merveilleuse copine soumise qui n’attendait qu’un regard de machin truc sama… ça ne m’a pas sorti de ma lecture mais ça reste assez agaçant. Après la relation de Ran avec son camarade de classe évolue pour devenir plus mignonne.
    Au niveau histoire, ce qui m’a le plus embêté c’est qu’on ne développe pas trop certains personnages alors qu’ils l’auraient, à mon sens, mérité. Après j’ai été déçu de ne pas voir l’entraînement de Ran qu’on attendait depuis plusieurs tomes.

  2. Je suis en tous points d’accord avec vous deux.
    L’entraînement de Ran est succinct, plus encore que celui de Nyo. Et à part la famille nucléaire et le majordome, je ne me suis pas spécialement attachée aux personnages. Sinon, les poses lascives ne m’auraient pas dérangée s’il s’était agi d’une adulte – il me semble que dans L’école bleue, la protagoniste est franchement sexy mais assumé.
    Je suis quand même contente d’avoir lu Le monde de Ran mais quel choc quand même.

  3. Merci pour cette article qui cerne le même problème que j’ai relevé. Si j’ai été conquis par le graphisme excellent de cette mangaka (quel encrage), j’avais déjà un peu tiqué dans « l’école bleue » de voir ses femmes parfois porter des talons aiguilles dans un univers de fantasy (avec boue, neige …) et autres situations tristement sexistes (peut être sans que l’auteur en ait réellement conscience)… Dans le Monde de Ran, oui, cette relation amoureuse est plutôt… presque de mauvais ton. Il faut vraiment avoir du recul… même si « pourquoi ?  » reste en suspens.
    Le plus amusant est (de source sûre) que le nom crédité pour le lettrage n’est pas la personne en question ! Plusieurs titres de Black Box souffrent d’une fausse information… allez savoir pourquoi.
    Par contre, je suis tombé sur un BL, avec un titre anglais (why ? ) : « the buddhist priest and the spider » graphiquement très proche du Monde de Ran !

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