La belle absente

Volume unique par Séverine Vidal, Constance Joly et Barroux, édité par Les Enfants Rouges en avril 2016, 170x240mm, 88 pages, 16,00€. 

C’est une amie Twitter qui me parle de cette BD, que je ne connaissais pas du tout. Je me laisse tenter, sans trop chercher à en savoir plus. Et cette découverte de La belle absente de Séverine Vidal, Constance Joly et Barroux ne me déçoit pas.

La belle absenteComment parler de cette BD sans en dire trop ? C’est l’histoire d’un homme. D’un homme qui s’enfonce, qui se noie, qui se désintègre sous les yeux d’une narratrice…

Les scénaristes expliquent qu’au départ, elles travaillaient sur une adaptation en roman graphique d’Un homme qui dort de George Pérec. Le dessinateur Barroux s’était joint au duo en cours de route. Puis le projet tourna court. Les mauvaises surprises de l’édition. Mais les dessins étaient là et les deux scénaristes ne se résignaient pas à les laisser enfermés dans un tiroir. Nouvelle idée, créer une nouvelle histoire à partir de ce matériel déjà prêt. Regarde-toi est né avant de devenir La belle absente, en référence à un poème oulipien. L’Oulipo est un groupe international de littéraires et mathématiciens se réunissant régulièrement pour réfléchir à de nouvelles créations avec contrainte. Ainsi, La belle absente est un type de poème dont la contrainte est d’ailleurs expliquée à la fin de la BD. Cette dernière ne prétend pas y correspondre mais elle a sa propre contrainte, utiliser des dessins créés au départ pour un autre récit, et ce titre en clin d’œil est assez parfait pour cette histoire.

Si Un homme qui dort nous aurait plongé dans le quotidien d’un jeune homme qui décide de lâcher sa vie, ses envies, sombrant dans l’indifférence face au monde (je ne l’ai pas encore lu mais maintenant, il est dans ma lonnnnnngue liste), La belle absente en reprend quelques codes pour nous enfoncer dans un autre type de torpeur. On garde la narration en Tu par une narratrice « absente », un Tu qui est cet homme en noir et blanc qui s’efface petit à petit du monde… mais c’est dans un roman noir que l’on est en fait projetés.
Dès les premières pages, on sent une tension, un non-dit, une ombre cachée pas loin de la surface et qui ne demande qu’à se montrer. Puis au fil des pages, avec ces grands dessins en noirs et blanc, en gris, délavés, croqués, avec parfois quelques touches de rouge qui flashent, attrapent le regard, le stress monte. Le secret pas si profondément caché commence à répandre ses poisons. Il ronge, grignote, absorbe, parasite, et aucun remède ne semble pouvoir l’apaiser…
Le dessin peut paraître simple, approximatif, il apporte en fait une force brute, comme si cet homme se faisait petit à petit écorcher vif, bouffer l’âme, et toutes ses tentatives pour fuir, reprendre pieds semblent vouer à l’échec, pour l’enfoncer plus encore.
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La lecture n’est pas longue, mais suffit largement à créer une ambiance forte, déroutante, pesante, presque étouffante. On sent une colère, une rage qui attend son heure, qui laisse le temps jouer pour elle et faire son oeuvre.

Face à la contrainte de réinventer leur histoire, Séverine Vidal et Constance Joly ont su proposer un autre récit, fort, sombre, prenant, avec des mots puissants, des phrases qui tapent, qui glacent.
Une belle découverte, en fait…

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