Saru

Volume unique par Daisuke Igarashi, édité en VF par Sarbacane en janvier 2015.
Sens de lecture japonais, 150x210mm, 17,90€.

Après l’étonnante saga des Enfants de la mer, Sarbacane nous propose le non moins intrigant Saru, toujours par Daisuke Igarashi, dans une édition en un volume de près de 450 pages regroupant les deux tomes de l’édition japonaise.

SaruEn Chine en 1626, en Russie en 1908, en 1982 au large de l’Argentine… À chaque fois, une explosion inexpliquée, une rencontre mystérieuse, quelque chose qui dépasse les hommes. Mais aujourd’hui, tandis que des reliques sacrées disparaissent des quatre coins du monde, qu’une petite française perd toute sa famille dans un étrange accident de voiture, une jeune Japonaise vivant à Angoulême rencontre un moine du Bhoutan venu pour la biennale de la danse. Une vieille prophétie est sur le point de s’accomplir…

Un festival de danse, un prêtre exorciste, des divinités de tout pays, la météorite de Toungouska, le conquistador Pizarro, l’Arche d’Alliance, les puits chantants d’Éthiopie, des mégalopoles rayées de la carte… Comment un mangaka peut-il réussir à mêler tous ces éléments et bien d’autres encore pour donner un récit cohérent, passionnant et prenant ?
Avec Daisuke Igarashi, comme nous l’ont prouvé tous ses titres parus en France, on ne sait jamais trop face à quoi on va se retrouver en dehors du fait que ce sera plutôt ambitieux mais pas prétentieux, hyper travaillé, blindé d’infos, avec toujours des touches concernant l’impact négatif de l’humain sur sa planète. Comme dans Les enfants de mer, le récit nous dévoile quelque chose qui dépasse largement les frontières d’un pays, mettant en scène les liens qui existent entre chaque chose, chaque être, l’équilibre du monde fragile qui ne tient toujours qu’à un fil.

saru02Ici, les hommes croient avoir leur carte à jouer pour sauvegarder leur existence mais face à ce qui menace de les balayer, ils apparaissent vite comme limités, jouets de puissances qui ne les voient même pas. L’espèce qui croit être tout en haut de la pyramide vivante de la Terre est en fait bien vulnérable, ses maigres munitions spirituelles ne faisant pas le poids, d’autant plus qu’elles ont fortement diminué, balayées par les vagues de modernité qui ont toujours traité traditions et cultures antiques avec mépris et condescendance, n’y voyant pas le trésor de connaissances et de force qu’elles transportaient.
Là où l’humain voit ses notions du bien et du mal comme le summum de l’intelligence propre à son espèce, démontrant pour lui sa supériorité face à l’animal, ses belles questions philosophiques n’embarrassent guère les puissances millénaires érigées au rang de divinités au fil des siècles, ne considérant guère l’homme autrement que comme un moucheron cosmique. Le bien, le mal ne sont alors que des notions primaires là où n’existe que la création et la destruction, la vie et la mort, l’esprit et le corps, sans qu’il y a le moindre jugement moral derrière ces termes.
Pas de manichéisme basique pour autant, le propos étant d’une densité et d’une richesse incomparables, entremêlant les événements, faisant voyager ses personnages d’un bout du monde à l’autre, prenant peu à peu conscience du fragile équilibre planétaire sur le point d’être rompu, promesse d’un monde nouveau mais précédé d’un chaos apocalyptique.

Là où d’autres mangaka auraient sans dû accouché d’un gloubiboulga indigeste aux bouleversements grotesques, Igarashi parvient à nous embarquer dans son jeu délirant, nous plongeant dans un maelstrom hétérogène qui parvient toujours à retomber sur ses pattes, croisant des éléments disparates avec une évidence totalement bluffante. On se prend rapidement au jeu, cherchant à comprendre les liens qui existent entre chaque événement du passé et du présent, à décoder les prophéties et les légendes colportées par des siècles de tradition orale.
On peut aussi bien le prendre comme un pur récit d’aventures jubilatoire et haletant, en compagnie de personnages qui n’auraient jamais dû se rencontrer… ou s’attarder plus sur la partie purement spirituelle, interrogeant sur notre monde et notre lien avec lui, nos responsabilités les uns par rapport aux autres, notre intolérance et notre hypocrisie aussi belliqueuse qu’avide de pouvoir, notre place, que l’on devrait considérer avec un peu plus d’humilité. Toutes les questions ne trouvent pas forcément leurs réponses une fois la dernière page tournée mais celles qui restent nous permettent d’aller encore plus loin et de dépasser le cadre d’un simple récit.

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Voilà en tout cas encore un fantastique et épique voyage proposé par Daisuke Igarashi, n’ayant jamais son pareil pour surprendre et questionner, au travers d’un trait toujours aussi travaillé, profond, sachant dégager ce petit parfum de fantaisie et de magie qui sied parfaitement à son récit.

Et puis, oser raser Angoulême, franchement… ça a nettement plus de gueule que la Tour Eiffel ou la statue de la Liberté en miettes, comme dans tous les films catastrophes, non ?

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