L’Aliéniste

Volume unique par Gabriel Bá et Fábio Moon, édité en VF par Urban Comics en septembre 2014, 200x278mm, 72 pages, 14,00€. 

Après l’excellent Daytripper, les frères brésiliens Fábio Moon et Gabriel Bá reviennent chez Urban Comics avec L’Aliéniste, adaptation du roman du même nom de Joaquim Maria Machado de Assis, auteur du XIXe siècle (très connu mais dont je n’avais jamais entendu parler vu mes lacunes abyssales en littérature classique).

L'AliénisteSimon Bacamarte revient à 34 ans au Brésil une fois devenu un éminent médecin. Il s’installe dans le petit village d’Itaguaï où il finit par s’intéresser à une nouvelle discipline, l’étude des troubles mentaux. Il devient aliéniste et fait construire la Maison verte où seront rassemblés les fous pour y être étudiés et traités.

Écrite en 1882, cette histoire s’avère frappante d’actualité et d’universalité, notamment par sa description très fine et ironique des rapports humains. Très vite, ce qui avait démarré sobrement commence à prendre un tour tragi-comique et absurde quand la limite entre raison et folie devient soumise à l’âpreté du regard du médecin qui se définit lui-même comme le seul à même de savoir distinguer les sains d’esprit des déséquilibrés.
Rigide à l’excès, sans la moindre émotion apparente, ayant une foi quasi-mystique en une science parfaite qui ne peut être sujette à interprétation, se basant sur la pure logique de ses raisonnements sans jamais voir à quel point ils sont obscurcis par sa propre subjectivité, le Dr Simon explore cette discipline nouvelle de compréhension des troubles mentaux en oubliant l’élément le plus fondamental de ses patients : leur nature humaine. Imparfaite, changeante, rarement logique, plus souvent guidée par les émotions que par la raison. Mais l’époque est à la science absolue érigée en dogme et la Maison verte se remplit très rapidement des sujets les plus variés, enfermés là pour des motifs d’une ironie mordante et d’un ridicule absolu. Le médecin n’a de notion de l’humain que ce qu’ont pu lui apprendre les livres qu’il compulse toute la journée.

Telle la déesse de la justice aveugle, il n’y a aucune filouterie dans les internements du Dr Simon. On ne peut pas forcément en dire autant des réactions des habitants d’Itaquaï. Une révolte fort justifiée gronde quand tout un chacun se retrouve à même de se faire enfermer, révolte menée par le barbier du village… mais l’esprit est faible et une fois les adversaires politiques éliminés et la voie du pouvoir ouverte, pourquoi donc risquer de se faire de nouveaux rivaux en libérant les présumés fous ?
Hypocrisie, amour du pouvoir, versatilité des sentiments… il n’est en fait pas tant ici question de folie que des simples petits démons du quotidien de l’humain. Le mensonge est aisé pour se libérer de la réalité et la Maison verte permet finalement quelques petits accommodements bien pratiques avec la vérité pourvu qu’elle serve les intérêts de certains.

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Si le texte d’origine semble fidèlement respecté, il n’est au départ pas évident à suivre, très littéraire, avec un certain degré de sophistication dans son ironie. Mais petit à petit, au fil des événements assez rocambolesques, on se prend au jeu, guidé par la précision des descriptions des affres humaines, souvent assez drôles. Le médecin place la Science au dessus de tout, il y consacre sa vie, son âme, humble mais éminent serviteur d’une cause noble dont il ne sait en fait pas discerner les limites, incapable de la moindre critique ou remise en question. Rien d’étonnant donc que son premier adversaire soit le prêtre du village, qui sert un autre Dieu et n’accepte pas de laisser la sacro-sainte Science décider de tout. Mais le Dr Simon se sent en mission salvatrice, prêt à tout pour faire avancer les connaissances.
S’il agace un peu au départ, force est de reconnaître qu’il n’est guère aidé : la médecine de l’époque ne lui apporte aucun repère concernant ces questions de troubles mentaux, laissant le champ libre à toute exagération sur les limites de la normalité. Et c’est justement face à cette normalité, assimilée à la majorité, que le médecin modifie son point de vue et continue de naviguer à vue sur les eaux troubles de la santé mentale, oubliant que l’observateur influe sur l’objectivité de son sujet d’étude.

Si aujourd’hui encore, les sciences restent souvent vues comme une voie nettement plus glorieuse par leur prétendue impartialité face aux incertitudes des lettres et sciences sociales (là où dans l’Antiquité, tout mathématicien grec était forcément également philosophe), l’œuvre  de Joaquim Maria Machado de Assis parvient à allier ces deux facettes de la connaissance que l’on se plaît à opposer : la science sur son piédestal face aux scientifiques et leur égarement, la littérature par l’ingéniosité et la beauté de cette écriture.
Le dessin maîtrisé et élégant des frères Moon et Bá sied parfaitement à l’histoire et ils ont su transmettre l’agilité des mots, l’absurdité des situations, la complexité de l’humain.
L’Aliéniste est de ces BD dont on ressort sans vraiment les quitter, continuant à réfléchir aux sujets développés par la suite…

À noter que pour les amateurs, le texte original est évidemment disponible en librairie en français, ainsi qu’en version numérique (pour pas bien cher et sans DRM, s’il vous plaît).

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