Les gens normaux – Paroles lesbiennes, gay, bi, trans

Recueil par Hubert, Cyril Perdosa, Alexis Dormal, Virginie Augustin, Jeromeuh, Zanzim, Simon Hureau, Merwan, Freddy Nadolny Poustochkine, Freddy Martin, Natacha Sicaud, Audrey Spiry, édité par Casterman, 170x239mm, 200 pages, 16,00€.

gensnormaux01En janvier 2012 est lancé le projet d’un ouvrage de témoignages sur les questions LGBT, initié par l’association BD Boum. Le principe : Hubert, scénariste BD, rencontre des témoins sur divers sujets choisis, et chacune de leur rencontre, chacun de leur récit sont mis en images par un dessinateur différent. Ainsi, 11 illustrateurs se prêtent au jeu, apportant chacun leur ressenti, leur coup de crayon, leur manière de mettre en scène des témoignages rassemblés grâce au centre gay et lesbien de Tours.
Ce qui ressort d’intéressant à la lecture, c’est que le but n’est pas de proposer une Vérité unique sur le sujet très vaste des questions LGBT. Au contraire, on découvre autant de vérités que d’intervenants, de points de vue que de récits de vie, parcourant un champ assez vaste de thématiques, sans bonne morale, complaisance ou faux-semblant.
Notons d’ailleurs qu’en plus des dessins, la BD est complétée par quelques textes, à commencer par une préface de Robert Badinter puis une approche des différents thèmes abordés du point de vue de chercheurs universitaires permettant d’avoir une idée plus précise de certaines questions : législatives, religieuses, internationales, etc. Citons ainsi Florence Tamagne, Michelle Perrot, Eric Fassin, Louis-George Tin et Maxime Foerster.

Au fil des récits, plusieurs thèmes se recoupent évidemment. Comme le coming-out, cette annonce à l’entourage, aux parents notamment, question incontournable que chacun gérera selon ses possibilités, source d’angoisse, d’autant plus si la famille est très religieuse comme c’est le cas de plusieurs des intervenants.
La religion en elle-même est aussi une difficulté, que ce soit pour Marc, très catholique mais ne comprenant pas le côté très peu humaniste de ceux qui devraient au contraire prêcher l’amour sans discrimination, ou pour Farid dont le discours est aussi perturbant qu’intéressant à découvrir. Il fait le choix du traditionalisme qui selon lui calme les ardeurs des progressistes qui lui font peur, adhère aux propos des Boutin et autres conservateurs, tout en vivant son homosexualité sans honte mais avec discrétion et en reconnaissant tout de même que sans militantisme, il n’y aurait jamais aucune avancée aussi minime soit-elle.
Il est d’ailleurs intéressant qu’Hubert participe pleinement aux interviews, ne se contentant pas de poser des questions mais en prenant part à la discussion histoire de permettre à son interlocuteur de développer son point de vue, aussi perturbant soit-il. On peut au moins reconnaître à Farid sa sincérité dans la discussion. Il ne se cherche pas vraiment d’excuse ou de prétexte derrière lesquels se planquer. Un point de vue énoncé calmement, sobrement, qui peut déplaire mais qui mérite autant qu’un autre d’être écouté.

L'histoire de Philippe, illustrée par Alexis Dormal
L’histoire de Philippe, illustrée par Alexis Dormal

Le SIDA et autres IST font évidemment partie des sujets abordés, au travers de deux témoignages. Celui de Philippe dont l’ami est mort au début des années 90, avec tous les problèmes de reconnaissance des couples qu’il pouvait alors y avoir vu que rien n’était reconnu, et de stigmatisation des malades.
Ainsi que celui de Nicolas, séropo qui apprend alors à vivre avec, à supporter les traitements, les autres IST, abordant l’importante question de la protection et donc aussi de ceux qui choisissent de ne pas en utiliser.

La question de la visibilité dans le monde professionnel n’est également pas à négliger : comme Virginie qui d’un côté est une militante convaincue et en même temps a choisi de cacher sa bisexualité à ses collègues infirmières, redoutant un regard qui change, des suspicions, des messes basses, bref de risquer de se pourrir la vie sans aucune raison. Ou Marc, pacsé, travaillant dans l’éducation côté administratif et qui doute de la réaction hiérarchique en cas de coming-out, base parfaite pour un pourrissement de son dossier dans un coin de bureau.

On ne peut évidemment pas passer à côté de l’homoparentalité, principalement abordée du côté féminin, que ce soit avec le couple Nolwen-Astrid, très à l’écoute des réactions du milieu scolaire face à leur fille, ou avec Sabhia, ne s’imaginant pas sans un enfant puis s’autorisant enfin à vivre son attirance pour les femmes ensuite, laissant tomber les œillères une fois son désir de maternité résolu. Même si Marc s’interroge également sur cette possibilité d’avoir un enfant, craignant de ne pouvoir supporter de lui faire subir les conséquences d’avoir deux papas dans une société encore très partagée sur la question, pouvant vite se montrer cruelle…

Mais une des histoires les plus fortes reste celle de Momo, jeune guinéen brimé par son entourage pour son homosexualité (passible de peines de prison en Guinée), spolié par une partie de sa famille, rejeté par tous, risquant sa vie, devant fuir son pays et cherchant désespérément à s’en sortir même s’il craint que ses proches le retrouvent et terminent définitivement ce qu’ils avaient commencé… Un témoignage fort et éprouvant.

L'histoire de Bénédicte, illustrée par Audrey Spiry
L’histoire de Bénédicte, illustrée par Audrey Spiry

Enfin, c’est avec Bénédicte qu’est abordée la question trans. Bénédicte, née Kevin mais sentant depuis toujours que c’est un corps féminin qu’elle aurait dû avoir. Là encore, aucun misérabilisme, juste des faits, la lente et complète prise de conscience de son ressenti, l’annonce à sa famille, les traitements, la prise en charge médicale, le regard des gens qui change… le désir d’être « normale », d’avoir des relations « normales », d’être comme tout le monde, sans risquer le rejet pour quelque chose qui ne le justifie aucunement.

Derrière ces histoires, il n’y a aucun jugement, aucune bonne morale, aucun appel à des bons sentiments. Juste des individus souvent touchés dans leur chair, leur âme par quelque chose qu’ils n’ont pas choisi mais qu’ils choisissent chacun d’approcher, d’apprivoiser à leur manière. Le but n’est pas de convaincre ou de proclamer mais d’expliquer, de montrer, car la haine, la peur, le rejet viennent en grande partie d’une ignorance et de l’inquiétude qui peut en découler, de préjugés qui ne demandent qu’à être démontés.
Et la dernière image est celle de l’espoir : la BD ayant été faite durant la campagne présidentielle de 2012 puis bouclée en février 2013, en plein pendant le « débat » (parce qu’honnêtement, on ne peut pas vraiment parler de débat…) sur le mariage pour tous, il y a l’espoir qu’au fil des évolutions sociétales, les homo, bi, trans perdent leur aura vague et floue de porteurs d’un truc honteux, malsain ou scandaleux pour prendre plutôt le visage d’individus, net, identifié, et finalement accepté et respecté. Comme le dit Marc : « Au lieu d’être dans le fantasme, on entre dans la réalité ». Car il est sans doute plus facile de rejeter en bloc une vague idée qu’on ne comprend pas vraiment et qui fait peur qu’une personne en face de soi.

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