Juliette

Volume unique par Camille Jourdy, édité par Actes Sud en février 2016, 195x240mm, 240 pages, 26,00€. 

C’est grâce à des avis élogieux, dont celui de mon libraire BD, que je découvre Camille Jourdy, non pas avec Rosalie Blum, son précédent volume adapté au cinéma, mais par Juliette, sous-titré Les fantômes reviennent au printemps.

JulietteJuliette, c’est cette jeune femme qui descend du TGV en provenance de Paris pour rendre visite à sa famille en province. Angoissée et hypocondriaque, elle ne sait pas trop combien de temps elle restera à loger chez son père. Entre sa grande sœur Marylou, qui a un amant, sa mère excentrique qui passe de copain en copain et sa grand-mère qui perd la tête, ses petites vacances risquent d’être animées…

Je ne connaissais rien de Camille Jourdy, n’ayant même pas pensé à feuilleter le volume avant de l’acheter. Le début de lecture est un peu difficile, face à ce trait simple et un peu (faussement) naïf et ces bulles manuscrites. Je me perds un peu dans les personnages puis la magie commence à opérer au bout de quelques pages.

La famille de Juliette est comme beaucoup d’autres : des parents séparés qui se supportent difficilement quand ils se croisent, une grande sœur à la vie bien rangée mais finalement pas tant que ça, et Juliette, bouffée par ses angoisses, cherchant constamment son pouls, jeune femme effacée et guère plus bavarde que son père. C’est en cherchant la maison où elle a grandi qu’elle rencontre Georges, un habitué du bar du coin, bon vivant célibataire. S’établit entre eux une relation amicale drôle et tendre, remplie de bons mots et de paroles franches, qui permet à Juliette de prendre un recul bienveillant sur ses angoisses et sortir un peu du carcan étroit de la petite dernière de la famille, la fragile qu’on protège de tout, surtout des mauvaises nouvelles.
Elle se sent constamment laisser au bord du chemin, sans réelle identité face à un père cynique et renfermé, une mère excessive qui ne tient pas en place et une sœur qui semble si forte et capable de tout gérer. Mais comme chaque famille, chacun a ses secrets, ses rancunes, ses jalousies, ses souvenirs plus ou moins joyeux ou douloureux, et chaque repas tous ensemble risque de tourner à l’engueulade généralisée à la moindre occasion. Comme beaucoup de repas de famille…
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Camille Jourdy parvient à recréer cette ambiance si particulière, si intime à chaque famille et en même temps reconnaissable entre toutes. Ce mélange de fou-rires, de secrets enfouis, de paroles qui ne sortent pas ou sortent trop, de passés dont on ne veut pas parler, de souvenirs qu’on peut oublier mais qui font partie de chaque album photo. Et finalement beaucoup de tendresse, d’amour qui ne demandent qu’un prétexte pour sortir.
Avec beaucoup de justesse et de finesse, l’autrice trace ses personnages, tisse les fils emmêlés de leurs relations, rarement faciles, ajoute détails d’un regard, d’une parole en suspend et dresse un portrait drôle, émouvant et attendrissent d’individus ordinaires si pleinement humains et complexes. Les vacheries entre les parents séparés, les rancunes et malentendus entre les deux sœurs, les petites phrases de la grand-mère capable de déchaîner les tempêtes sans même s’en rendre compte, l’humour bourré de dérision et de simplicité de Georges, adorablement sentimental… tout concourt à faire sourire, rire et parfois s’émouvoir, sans besoin d’en faire trop.
S’il ne fallait retenir qu’une scène, ce serait celle de la prise de photo de famille, qui s’éternise et où chacun en prend pour son grade sur la tête qu’il tire et qui se termine par un cruel « Vous avez tous l’air complètement idiots »…
Le trait doux et délicat de Camille Jourdy est en fait parfaitement maîtrisé et permet d’autant plus une immersion dans le quotidien de cette famille, embellie par une riche palette de couleurs.

Pour les amateur.e.s de tranches de vie drôles et tendres, voici clairement un album à ne pas manquer, en plus d’un objet en lui-même assez magnifique…

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