Pink

Volume unique par Kyôko Okazaki, édité en VF par Sakka, en VO par Magazine House.
Version Sakka : sens de lecture japonais, 150x215mm, 11,95€.
Version Ecritures : sens de lecture français, 174x240mm, 17,00€.

Première œuvre de Kyôko Okazaki, parue au Japon en 1989, Pink est également le premier titre de cette étonnante mangaka que nous fait découvrir Casterman en février 2007, dans deux éditions différentes : la plus proche de la version japonaise sous le label Sakka et une version censée toucher le lecteur bédéphile dans la collection Ecritures. Principales différences des deux versions : le sens de lecture, le format et le prix.

pink01Le contenu, lui, reste évidemment le même et nous fait suivre Yumi, jeune office lady de 22 ans. Son animal de compagnie n’est pas commun, puisqu’il s’agit d’un crocodile, plutôt placide, mais vorace, obligeant sa maîtresse à quelques extras pour payer ses kilos de viande. Elle se prostitue alors pour le plaisir de quelques clients pas toujours bien sympathiques, souvent méprisants, paternalistes ou moralisateurs, mais suffisamment généreux pour qu’elle puisse avoir un train de vie assez confortable, ne se refusant aucun petit plaisir. Sa rencontre avec Haruo, l’amant de sa belle-mère qu’elle déteste, va quelque peu bouleverser ce quotidien déjà pas simple.

Troublant, c’est sans doute le terme qui résume le mieux cette lecture. Au delà d’un dessin ne jouant pas selon les codes esthétiques les plus classiques, aux traits énergiques, un peu rageurs, un peu bruts, à l’image de son histoire, la mangaka nous dépeint des personnages qu’on ne peut pas vraiment classer comme instantanément sympathiques. Yumi par exemple semble être la typique fille un peu capricieuse, ne se refusant rien, prête à tout pour avoir ce qu’elle désire, sans se préoccuper des conséquences, adorant admirer ses jeunes et jolies formes dans le miroir, parfaite icône de cette société de consommation au plaisir immédiat plus important que tout. Mais cela lui donne comme un air enfantin, de par sa joie de vivre, son plaisir de certaines petites choses du quotidien, un quotidien que d’aucuns trouveraient glauque mais qu’elle aime. Car elle se sent libre, vivant sans limite, comme elle le souhaite, sans s’encombrer de règles ou d’interdits. Mais comme un enfant, elle aimerait que rien ne change, que tout continue éternellement ainsi…
En même temps, elle est très lucide. Quand elle laisse sa part d’elle plus adulte parler, elle apparaît assez désabusée, presque cynique, doutant de tout, ne sachant pas à quoi tout cela rime, ne voyant de sens à rien. Elle préfère alors oublier, se leurrer peut-être, plonger dans le plaisir immédiat qui l’empêche pour quelques minutes de sombrer dans un désespoir trop lourd à porter.
Sa rencontre avec Haruo, en soi, ne change pas grand-chose… en dehors de donner forme à la jalousie de sa belle-mère, ne supportant pas la concurrence d’une version d’elle plus jeune, plus attirante, plus libre peut-être. Et sa fille Keiko, la demi-sœur de Yumi, parfaitement consciente des tensions et de la face très sombre de sa mère, ne peut pour autant pas y changer grand-chose, préférant finalement jouer un peu la petite peste, pas bien méchante au delà de sa petite langue bien pendue.

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Le manga enchaîne donc sur 264 pages sexe, shopping, ironie mordante, réflexions sur notre société bien-pensante qui ne sait pas trop où elle va. Bien que datant de 1989, son propos n’a pas vieilli et reste assez fascinant dans l’énergie dégagée, la liberté revendiquée, le désespoir à peine masqué et l’envie de vivre envers et contre tout. Foutraque, grande gueule, ne cherchant ni le politiquement correct ni la provoc à deux balles, Pink propose un portrait souvent drôle, parfois touchant, totalement décalé et sans a priori d’une jeunesse un peu paumée qui ne se reconnaît pas dans une société bien pensante et policée où les femmes oscillent entre potiches souriantes et mangeuses d’hommes prêtes à tout pour obtenir ce qu’elles convoitent.
Pas de jugement, pas de morale, ni bonne ni mauvaise, pas d’obligations, juste des personnages vibrants et absolus, dépeints sans complaisance ni mépris : dès sa première œuvre, Kyôko Okazaki, dont la hélas trop brève carrière a néanmoins eu beaucoup d’impact sur nombre de ses héritières, prouvait déjà sa capacité à chambouler les lignes et réinventer les codes pour mieux interroger et faire ressentir. Tout ce qu’on retrouve d’ailleurs dans sa dernière œuvre, Helter Skelter.

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