[R] L’immeuble d’en face

Série en 3 tomes par Vanyda, éditée par La Boîte à Bulles, 14,50 à 15,00€ le tome.
Existe également en version intégrale à 32€.
Chronique datant du 21/05/2010.

Toute personne ayant suivi Mangaverse du côté du Salon des Curiosités connaît mon intérêt pour le travail de Vanyda. Cela a commencé en 2004 avec la découverte du premier tome de L’immeuble d’en face. Et ça ne s’est pas arrêté depuis. La preuve, vous pouvez retrouver une chronique sur une autre de ses séries, Celle que… sur AfterM.
Pour cette été rétrospective, je reprends donc la chronique écrite pour la sortie du troisième et dernier tome, en mai 2010.

immeuble01L’immeuble d’en face, c’est ce que tout locataire d’un appartement a pu connaître un jour ou l’autre. Que ce soit du côté de Louis et Claire, les vingtenaires tout juste installés ensemble, de Jacky, Fabienne et leur bon gros dogue Gipsy, le vieux couple chez qui l’aigreur du quotidien a remplacé la fraîcheur des premiers instants, ou Béatrice, la maman célibataire engagée avec le mauvais mec déjà marié, il y en a forcément au moins un qui vous fera penser à votre propre voisinage… et peut-être même un peu à vous-même…

Au fil des volumes, le ton, frais, drôle, ironique, tendre et chaleureux, est resté le même mais les traits ont gagné en maturité, en finesse et en fluidité. Vanyda a son propre style qu’elle a su développer au gré de ses influences – manga notamment mais les résumer à ça serait forcément limité – tout en parvenant à donner une âme et une dynamique à ses coups de crayon, détaillés et riches, élégants et immédiats. Elle ne se laisse jamais embarquer dans un élan trop rapide, sachant au contraire prendre le temps, et toutes les cases qu’il faut pour cela, pour installer ses situations, ses personnages, laissant parler les ombres, les regards, les silhouettes plus que de grands discours vides et superflus. Il n’est pas rare que des pages soient quasi-muettes, dégageant alors une force et une émotion palpables, sans aucun temps mort, aucune perte de rythme. Sans oublier également certains agencements de pages originaux et inattendus, apportant une belle énergie à l’ensemble.

Ainsi, en trois tomes, la vie des habitants de cet immeuble d’en face a connu bien des bouleversements. Pas ceux des films hollywoodiens ou des shônen de baston, bien sûr, mais ceux que vous et moi vivons tous les jours.
Le mignon petit couple de jeunes tourtereaux voit son amour mis à l’épreuve du temps, de la routine, quand la période de lune de miel s’estompe et que chacun commence à percevoir l’autre au-delà du filtre déformant des sentiments quelque peu aveuglants, découvrant que chacun a son propre rythme, ses propres attentes et que cela demande forcément plus d’efforts qu’on ne le pensait pour s’y adapter et dépasser les différences : Louis passe beaucoup de temps à bosser ou à jouer sur l’ordi avec ses potes, Claire hésite, cherche, s’interroge sur sa vie, ses envies, ne sait pas trop vers quoi se tourner et doute, doute, ne sachant plus forcément si les bras de son jules sont ceux qui sauront la porter pendant des années.
Elle doute d’autant plus que tout ce qui l’effraie tant pour l’avenir, elle le voit tous les jours dans le couple de voisins, Jacky et Fabienne, passant leur temps à s’envoyer des vacheries, râler, casser l’autre, se trouver perpétuellement tous les défauts du monde…
Jacky, par envie de fuir une situation qui l’étouffe ou par réel intérêt, n’est d’ailleurs pas indifférent à la détresse de son autre jolie voisine, Béatrice, perdue dans une aventure plus sexuelle que romantique dont elle sait qu’elle n’aura jamais de happy end, malgré les deux marmots que son amant lui a faits. L’infidèle n’a apparemment envie de la voir que comme maîtresse avec qui casser la routine de son mariage plutôt que comme nouvelle réalité d’une vie amoureuse déclarée et assumée…

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Au départ, la seule chose qui relie ces personnages, c’est juste leur adresse commune sur les lettres qu’ils reçoivent. Bonjour-Bonsoir dans les escaliers, comme nous le faisons tous tous les jours. Mais pas besoin d’une Fête des voisins institutionnalisée pour créer des liens : une cacahuète qui passe mal, des clefs oubliées, une pluie torrentielle en rentrant des courses, il ne faut pas forcément plus pour que des voisins d’ordinaire si distants les uns avec les autres se parlent et créent quelque chose. Rien d’exagéré, de surréaliste, ce n’est pas parce qu’on a échangé deux-trois mots avec la voisine qu’on va devenir sa meilleure copine. On continuera même à faire des remarques dans son dos ou à ne pas toujours vouloir la croiser parce qu’elle nous saoule à toujours nous raconter sa vie… Mais se créé un petit quelque chose, quand même, simplement humain, une petite étincelle de chaleur qui réconforte sur le fait que non, on n’est pas forcément si seul qu’on le croit souvent. Personne n’a après tout envie de finir dans la rubrique des faits divers du journal pour avoir été découvert trois ans après sa mort seul dans son appart, oublié de tous…
Avec sensibilité – et pas sensiblerie –, sobriété, délicatesse et subtilité, Vanyda parvient ainsi, au fil des chapitres, des anecdotes, des situations banales du quotidien, à nous rendre si proches ces locataires de l’immeuble d’en face, à l’aide de dialogues souvent drôles et émouvants, sonnant justes, tour à tour profonds et légers, au travers d’une galerie de personnages complexes parfaitement rendus, qu’ils soient principaux ou secondaires, comme Jérôme le meilleur ami de Louis, totalement incompris derrière son image d’asocial loser ou Marine la bonne copine dont on devine petit à petit la profondeur de ses sentiments pour le mec d’une autre qu’elle ne peut se permettre d’exprimer…

L’immeuble d’en face, c’est une œuvre profondément humaine, chaleureuse, terriblement attachante au point que quand on comprend que la dernière histoire du volume 3 va – habilement – clore la série, on ne peut s’empêcher d’avoir un petit soupir de dépit à l’idée de perdre de vue définitivement ces personnages qu’on avait appris à connaître et à aimer au fil des pages. Mais n’est-ce pas là justement le plus beau cadeau qu’un auteur puisse faire à ses lecteurs ?

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