Homeland Directive

Volume unique par Robert Venditti et Mike Huddleston, éditée en VF par Urban Comics, 185x282mm, 160 pages, 15,00€.

« Ceux qui sont prêts à abandonner une liberté fondamentale pour obtenir temporairement un peu de sécurité ne méritent ni la liberté, ni la sécurité. » C’est par cette citation de Benjamin Franklin que s’ouvre ce one-shot. Une citation qui n’a sans doute jamais été autant d’actualité que ces dernières années, durant lesquelles diverses menaces terroristes n’ont cessé d’alimenter (excessivement ?) les pages internationales des journaux. Entraînant par endroit des poussées de sécuritarisme flirtant allègrement avec l’autoritarisme, rendu d’autant plus attirant pour certains que le public est continuellement conditionné comme possible cible des « méchants » et donc plus aisé à convaincre du bien-fondé de ces décisions.
C’est d’autant plus vrai ces derniers mois où des gens comme Edward Snowden ou Julian Assange se sont fait un devoir (ou un  business ?) de révéler des informations censées rester secrètes ou des méthodes pas forcément très reluisantes, mises en place discrètement sous prétexte de protéger les peuples. Traîtres ou héros ?
Homeland Directive n’en devient alors que plus parlant (rien à voir avec la série TV Homeland néanmoins). Encore un énième scénario à base de complots gouvernementaux foireux ? Oui mais habilement mis en scène, sans manichéisme primaire.

homeland01Laura Regan est spécialiste en maladies infectieuses et autres joyeusetés bactériologiques ayant pour seul but de se reproduire en accumulant les morts dans leur sillage. Alors qu’elle part en congrès à New York, son collègue le plus proche est assassiné. Elle se retrouve alors embarquée dans une course poursuite qui ne peut avoir avoir qu’une issue : sa mort et un bouleversement mondial ou sa survie et la remise à zéro des compteurs… jusqu’au prochain complot.

Très vite, on est plongé dans l’histoire, qui a l’intelligence de ne pas utiliser le schéma classique « Je suis innocente » « Mais oui et moi je suis la Reine d’Angleterre », usé jusqu’à la corde, agaçant et frustrant inutilement. Laura, sans même comprendre pourquoi, est prise en charge par un groupe d’hommes refusant ces méthodes où l’on sacrifie des milliers de personnes sous prétexte d’en sauver des millions, en se prenant au passage pour le sauveur tragique qui se salit les mains pour le bien de tous… en tout cas, de tous ceux qui ne sont pas morts. Chacun a sa spécialité et les amateurs de séries TV retrouveront un peu l’ambiance de Person of Interest, où on découvre comment chaque individu peut être suivi à la trace grâce à ses utilisations numériques quotidiennes : cartes de crédit, mails, téléphone, connexion internet, etc.
On pourrait craindre de se retrouver dans un énième récit mêlant complot, maladie infectieuse mortelle et technologie d’espionnage et si on a effectivement chacun de ces éléments exploités, ils le sont de manière particulièrement efficace, avec énormément de rythme, sans impression de toujours savoir ce qui va se passer, le scénariste parvenant à assembler des pièces a priori bien connues de manière assez habile et intrigante.

Difficile de lâcher la lecture une fois lancé, chacun des deux camps qui se combattent n’hésitant pas à repousser les limites pour parvenir à survivre/gagner la partie. Sans pour autant avoir à donner dans la violence gore gratuite, simple complaisance visuelle qui défoule le créateur mais peut vite provoquer un malaise déplaisant chez le lecteur.
Qui plus est, on évite le trop plein de sérieux dans les dialogues, avec des petits touches d’humour équilibrées qui donnent des personnages plus humains.

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Ajoutons là-dessus un autre intérêt de ce volume : son dessin. Ou plutôt devrais-je dire, son ambiance graphique. Je ne connais pas le style habituel de Mike Huddleston mais il explique lui-même avoir voulu tenter des expérimentations au fil des pages.
Le trait en lui-même est parfaitement maîtrisé, avec une narration efficace menée sans aucun temps mort. Il y a également utilisation de clip arts pour les voitures, les objets, permettant de mêler les ressentis, donner un sentiment de réalisme, avec là encore l’intelligence de ne pas en abuser.
Quant aux couleurs, elles jouent un rôle à part entière, avec parfois des couleurs criardes, de la bichromie, un choix de teintes et de textures différents selon les situations, les personnages, les ambiances voulues.
Cela donne un rendu plutôt étonnant, au départ un peu déroutant, mais jouant justement d’autant plus sur le ressenti assez intrigant.

Tout cela pousse à s’interroger sur ce qu’on attend de nos dirigeants et le prix qu’on est prêt à payer pour l’obtenir. Comme l’explique le scénariste dans la préface, le récit ne donne pas de réponse mais propose plusieurs points de vue, chacun ayant ses arguments et ses limites. Liberté et/ou sécurité ? Pour ne plus rien risquer, doit-on accepter de se laisser enfermés « pour notre bien » ? Dans le contexte mondial actuel, la question a largement de quoi être posée et aucune réponse simpliste ne pourra convenir, sans prendre en compte les multiples paramètres qui font justement la diversité de l’être humain.

Homeland Directive s’avère donc être une lecture très intéressante : du point de vue purement divertissant d’abord, avec son lot d’action, de rebondissements, sans avoir besoin d’en faire des tonnes à la 24h Chrono. Et d’un point de vue plus moral de l’autre…

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