4 août 2021

Oleg

Volume unique par Frederik Peeters, édité par Atrabile en janvier 2020, 170x240mm, 184 pages, 18,00€.

Vingt ans après Pilules Bleues (ma grosse révélation BD de l’époque), Frederik Peeters propose de nouveau chez Atrabile un récit reprenant les codes de l’autobiographie, Oleg. Sans que ça en soit totalement une puisqu’ici, le personnage principal s’appelle Oleg. Dessinateur de BD, marié à Alix, père d’une fille ado, Elena, avec qui il est très complice.

Dessinateur de BD vieillissant d’ailleurs, comme il le dit lui-même, observateur curieux et un rien perplexe du monde qui tourne autour de lui, en constante évolution bien trop rapide pour qu’il arrive à suivre. Non pas qu’il veuille vraiment le suivre, d’ailleurs. Il regarde, un peu effaré, ces gens autour de lui constamment penchés sur divers écrans, lui qui fuit les réseaux sociaux. Tout en sous-entendant que c’est peut-être lui qui est à la ramasse, devenant petit à petit un vieux con qui ressasse la beauté de l’ancien temps. N’est-ce pas lui qui se plaît à montrer à sa fille de vieux films, de vieux livres, de vieux tableaux, peut-être alors au risque de l’empêcher de vivre à sa propre époque, comme toutes les filles de son âge ?

Alors oui, Oleg râle de ce monde qui semble vouloir oublier son histoire et ne plus regarder autour de lui mais il reste plutôt conscient de ses propres biais et de son propre aveuglement. De sa petite hypocrisie aussi quand un de ses éditeurs lui annonce que son dernier livre n’est pas sélectionné à Angoulême (L’homme inutile, version Oleg de L’homme gribouillé ?) et qu’il lui dit qu’il s’en moque… alors que pas complètement. Angoulême et son palmarès que tout le monde oublie sitôt la cérémonie passée en prend d’ailleurs un peu pour son grade, en passant…

Au fil des pages de son histoire, Frederik Peeters nous dévoile sans doute ses propres questionnements sur le monde, son travail, ses inquiétudes au travers de son double papier Oleg. Son rapport au réel qu’il pense rechercher par ses écrits à moins que, comme le dit Alix, il fait en fait tout pour le fuir. Ses rencontres avec ses lecteurs, impatients de lire la suite d’une de ses œuvres marquantes qu’il n’a pas du tout l’intention de reprendre. Ses contacts avec d’autres ado de l’âge de sa fille dont il se sent si éloigné, tant leur vie et leur rapport au monde semblent différents des siens.

Et puis, il y a cette peur d’un jour perdre toute inspiration, tout élan artistique, toute envie de raconter quelque chose. De perdre la foi dans ce qu’il dessine, de ne plus savoir s’il a encore quelque chose à dire. Heureusement, il y a Alix, son humour, sa franchise et son recul qui lui permettent de voir s’il tient quelque chose ou pas. S’il a raison de s’acharner dans sa routine quotidienne ou s’il se ment à lui-même. Leur couple, leur complicité, leur amour, c’est le fil rouge de la BD tout comme le fil directeur de sa vie. C’est beau, doux et tendre, malgré toutes les épreuves, parfois un rien inquiétantes, que la vie leur balance parfois.

Avec Oleg, Frederik Peeters revient à un récit du quotidien, comme à l’époque de Pilules bleues, avec son magnifique dessin tout en texture et en épaisseur, sa narration fluide, son jeu constant avec les univers, avec de beaux plans sans dialogue, d’autres très oniriques, avec leur part de poésie. Leurs visages, leurs mots, leur regard, l’indicible humanité qui transpire de chaque page. Beaucoup d’humour et d’auto-dérision, de la colère et des questions, beaucoup de questions. Sur le monde et son évolution, tout qui semble aller si vite, notre responsabilité écologique, ici mise en image lors d’un déjeuner face à ses parents qui s’en tamponnent gravement le coquillard avec leur phrase si cliché “On ne va quand même pas se priver de tout”.

Une belle BD, drôle et touchante, blindée de tendresse, vibrante de sincérité dans les doutes que l’auteur expose sur son métier, sa relation au réel, au public, à lui-même aussi. Une œuvre qui me parle sans doute d’autant plus que j’ai pratiquement le même âge que le personnage et que moi aussi, je regarde ce monde tourner de plus en plus vite : “Son rapport au monde, autrefois fluide et élastique, a tendance à coaguler lentement, imperceptiblement, à la vitesse d’une enfant qui grandit”.
Et il faudra que je prenne le temps de parcourir Saccage, sa fameuse BD sur son homme phosphorescent…

4 réflexions sur « Oleg »

  1. En tout cas, la chronique est agréable à lire et pointe bien les points fort de l’œuvre ? Pour ma part, j’ai aussi beaucoup aimé ce nouveau titre (alors que je décrochais un peu des précédentes créations de Peeters), sans que ça soit un coup de cœur pour autant. La faute au “déjà-vu” ? En tout cas, je suis comme Oleg (le côté artistique et famille en moins), dépassé par les évolutions récentes et réfractaire au temps actuel. C’était quand même mieux il y a dix ans 🙂

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