Parasite

Série en 10 tomes par Hitoshi Iwaaki, éditée en VF par Glénat.
Sens de lecture japonais, 115x180mm, 6,90€.
Disponible également en numérique à 4,99€ le volume.

Après ES, je continue ma tournée des mangas sortis voilà des années. Place à Parasite de Hitoshi Iwaaki chez Glénat. J’avais chroniqué le premier tome en 2002 sur Mangaverse.

Parasite vol. 1Shin’ichi n’est pas un lycéen si banal qu’on pourrait le croire à première vue. Une nuit, une créature l’a attaquée et s’est introduit dans son corps, prenant la place de sa main droite.
Mais Shin’ichi a eu de la chance dans son malheur : d’autres ont connu une rencontre nettement plus sanglante et mortelle…

Sorti entre 2002 et 2004 en France, Parasite date de 1990 au Japon, s’étant terminé en 1995 après 10 tomes. Pour un manga ayant pratiquement 30 ans, il ne souffre pas du tout de son âge.
Certes son dessin ne correspond sans doute pas à l’esthétique hyper léchée et lisse de titres plus actuels. Mais le trait s’affine au fil des chapitres et Iwaaki parvient parfaitement à retranscrire la violence, l’ambivalence et la tension de son propos.

Shin’ichi est le typique ado sympa sans histoire, ni trop beau, ni trop moche, pas spécialement populaire mais pas le bouc émissaire non plus, le gars lambda qui aime ses parents, s’ennuie à l’école et préfère jouer avec ses copains. Rien d’un bagarreur, d’un voyou ou d’un chercheur d’embrouilles.
Mais quand il va se faire voler son bras droit par un parasite inconnu, sa vie va être bouleversée. Pas que la sienne d’ailleurs, tout le pays commence à voir apparaître des boucheries, des scènes de meurtres atroces où s’entassent les restes humains. Car ces parasites, après avoir pris la place du cerveau de leur nouvel hôte, sont friands de chair humaine. Et pas très doués pour la discrétion.

Pour autant, le Japon ne se transforme pas directement en champ de bataille en mode invasion extra-terrestre. La population s’interroge, s’effraie mais les massacres ne laissant jamais de témoins, la panique ne s’empare pas des foules. Toutes ces affaires sordides sont juste matière à gros titres des journaux mais ne changent en rien le quotidien des gens.
Sauf pour Shin’ichi. Non seulement parce qu’il sait ce qui se passe mais parce qu’il devient aussi rapidement la cible des congénères de son parasite, qu’il a appelé Migy. Avec qui il est obligé de cohabiter, même s’il ne voit en lui qu’un monstre détestable quand son nouvel « ami » n’a guère de considération pour les humains et leur manière de penser si illogique et peu efficace en terme de survie.

Avec un autre auteur, cette histoire n’aurait été que baston/éviscération/nichon. Une boucherie gore avec des gros plans sur les seins des filles victimes classiques et des héros aux gros muscles et aux armes conquérantes. Rien de tout ça ici.
Oh oui, bien sûr, c’est gore. Bouffer de l’humain, c’est salissant, ça laisse des viscères et des morceaux partout. Mais au delà des boucheries, l’auteur va rapidement s’intéresser à un aspect plus psychologique, notamment en développant plusieurs plans.
D’un côté, Shin’ichi et Migy, qui vont apprendre à se connaître, à se comprendre, à envisager le point de vue de l’autre espèce dans le but d’utiliser au mieux leurs capacités et espérer survivre.
De l’autre, les autres parasites, tous n’étant pas au même niveau de conscience et de réflexion. Si certains ne pensent qu’à ingurgiter leur quota de viande humaine sans chercher à se soucier des conséquences, ne voyant pas à quel point ils se mettent ainsi en danger, croyant l’humain juste bon à être bouffé et pas capable de se défendre, d’autres vont commencer à réfléchir. S’interroger sur la raison de leur présence, mieux comprendre aussi bien leur propre comportement, leurs instincts, que ceux de leurs hôtes. Chercher à dépasser la simple question de chasseur et de proie pour voir de quoi leur vie peut être capable. Bref, exister pleinement et pas seulement survivre en croquant tout ce qui bouge.

Au fil des rencontres, des menaces, des questionnements, Shin’ichi va se retrouver entre deux mondes : l’humanité d’un côté, si sûre de sa force, de sa supériorité sur tout le reste du vivant et ne supportant pas de ne plus être en haut de la pyramide alimentaire, les parasites de l’autre, ne faisant que répondre à leur instinct de survie en ôtant quelques vies par ci par là. Après tout, l’humanité passe son temps à tuer aussi bien pour se nourrir que pour obtenir pouvoir et richesse, qu’est-ce qui lui donne le droit de juger le comportement d’une autre espèce qui n’a pas moins droit à la vie qu’elle ?
Ainsi, le manga mêle combats, stratégies, questions existentielles, débats moraux, sans spécialement donner de réponse mais proposer des pistes de réflexion, que ce soit par les questions très pragmatiques de Migy, souvent choquantes pour son hôte humain, les recherches de certains parasites plus intelligents que leurs congénères, ou les réactions des humains face à ce qu’ils affrontent.

Humains et parasites sont-ils donc des ennemis inconciliables ? Ou se détestent-ils tellement parce qu’ils sont bien plus proches qu’ils ne veulent l’admettre ? Après tout, l’humain n’a pas besoin d’une bestiole venue d’on ne sait où pour voir des bains de sang et des horreurs se perpétrer aux portes de chez lui. Guerres, génocides, massacres de masse… L’humain est loin d’être un gentil agneau sans tache qui n’a rien à se reprocher, et il ne lui faut jamais longtemps pour reprendre ses bonnes vieilles habitudes belliqueuses. Est-il fondamentalement mauvais, né pour tuer et détruire ? Le parasite ne serait-il pas justement l’occasion d’interroger sa place dans l’échelle du vivant ?
Car si le sujet est aujourd’hui plus d’actualité (même si on en parle beaucoup pour ne finalement pas faire grand-chose), l’écologie et les menaces humaines sur l’environnement trouvent aussi leur place dans Parasite. Après tout, Migy et sa bande sont peut-être à l’homme ce que l’homme est à sa planète : une espèce dangereuse incapable de se réguler et agissant sans se préoccuper des conséquences, allant jusqu’à menacer sa propre survie par ses choix aveugles et méprisants.

Mais au delà de ces questions, Parasite est aussi un manga fort en émotions. L’amitié qui se créé entre Shin’ichi et Migy, souvent aussi brutal dans ses propos qu’hilarant, est bourrée de tendresse et pousse le jeune homme à chercher un peu plus loin que ses a priori, même si les ravages causés par les autres parasites le touchent de près et ne l’épargnent pas. L’adolescent encaisse de sacrés chocs, le faisant évoluer parfois sans même qu’il en ait vraiment conscience, terrifié de perdre son humanité au fil de ses combats avec des adversaires toujours plus surprenants, et sans vraiment pouvoir compter sur beaucoup d’alliés.

Parasite vol. 7Au final, l’homme serait-il capable de cohabiter avec une espèce différente qui pourrait le menacer ? Alors qu’il a déjà du mal à accepter ses propres congénères, pour peu qu’ils aient quelques différences…
Parasite est en tout cas un manga puissant et percutant, interrogeant sur notre humanité, nos limites, notre capacité à les dépasser, à comprendre autrui, à évoluer. Enchaînant action, combats, scènes très sanglantes mais sans aucune complaisance glauque, questionnements. Proposant des personnages étonnamment expressifs (ou inexpressifs selon les cas) attachants même quand rien ne semble fait pour.
(Manga d’ailleurs adapté en anime que vous pouvez retrouver sur Netflix.)

À noter par contre des soucis de traduction, un langage pas toujours clair, des choix de vocabulaires maladroits et un gros souci sur le premier volume : la série était prévue au départ en sens de lecture français et la traduction adaptée en conséquence. Et quand finalement le sens de lecture japonais a été conservé, quelques « main gauche » au lieu de « main droite » ont été oubliés, rendant la lecture un peu complexe.
Rien d’insurmontable cependant.

Bref, une lecture qui avait déjà marqué lors de sa sortie et n’a rien perdu de sa force aujourd’hui.

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