FIFA 2018 : les courts métrages marquants

Un des programmes que je suis habituellement dans toutes les éditions du Festival, c’est celui des courts métrages. Mais face à l’abondance de la production, il y a désormais beaucoup de programmes qui leur sont consacrés et je me focalise uniquement sur les cinq appelés « en compétition », sachant qu’il y a aussi ceux « Jeune public » (qu’il faudra que je tente un de ces jours), « Off-Limits » (pour les films plus dans l’innovation et l’expérimentation) et « Perspectives » (« destinée à soutenir de nouveaux auteurs, des films issus de cinématographies en émergence, des œuvres produites en collaboration ou proposant des perspectives singulières sur le monde actuel et l’état du cinéma d’animation » si vous comprenez ce que ça veut dire…). Sans oublier ceux créés par les étudiants, les films de fin d’étude, également souvent intéressants mais diffusés à des horaires pas bien pratiques pour moi.

En tout, ça fait 130 courts métrages pour cette édition 2018, 46 en compétition, 8 Off-Limits, 10 Jeune public, 18 Perspectives et 48 fin d’étude. Quand même !

Parmi les 46 en compétition que j’ai vus, je veux vous parler maintenant de ceux qui m’ont marquée (en bien, parce qu’en mal… on ne va pas se faire du mal pour rien !), soit 22 que j’ai sélectionnés et classés dans quatre catégories.

John Morena, projet Area 52
On va commencer par une catégorie à part, celle consacrée à John Morena. Un animateur autodidacte qui pendant 2017 a réalisé un film par semaine avec des techniques différentes. Sur ces 52 films, 7 ont été projetés pendant le Festival dont 2 que je n’ai pas vus, 1 en Off-Limits et 1 en WTF2018 (réservés à des films diffusés tard le soir…). Ce qui nous en laisse 5 vus qui ont un gros avantage : ils sont très courts, une minute en moyenne. Tout en étant intéressants.

Le premier réalisé, String of Sound, montre juste le mouvement d’une ficelle en harmonie avec des sons humains. 57 secondes simples mais efficaces, expliquées par le réalisateur ici.
Le film n°4, Freedom from Fear, s’attaque à un sujet complexe aux USA, les armes. Le titre fait référence à un discours de Franklin D. Roosevelt de 1941, si j’ai bien compris le texte d’explication, appelant à une réduction mondiale des armes pour éviter qu’une nation ait la possibilité d’en menacer une autre. Quand on le rapporte à la situation américaine actuelle où les meurtres de masse sont devenus monnaie courante…
Avec le film n°14, Best Laid Plans, reprend le principe des machines de Rude Goldberg pour représenter tous ces plans qu’on fait tous au cours de notre vie et où rien ne se déroule comme prévu, malgré tous nos efforts, pour régulièrement parvenir à un résultat totalement foireux.

Le film n°20, Dicks, se moque ouvertement de nos courses à l’armement qui finissent effectivement par ressembler à un concours de « qui a la plus longue ». Des bombes, de plus en plus grosses, pour montrer notre force, notre puissance, à un adversaire qui va lui aussi vouloir une bombe encore plus grosse pour montrer qu’il est encore plus puissant…
Enfin le film double n°35+36, Slurred Speech, a une connotation féministe évidente. Premier film, empilement des injures diverses balancées aux femmes. De quoi remplir plusieurs écrans. Deuxième film, la même chose mais pour les injures balancées spécifiquement aux hommes. On entend les criquets. Ecran vide… Rien besoin de dire de plus, à part peut-être l’explication du réalisateur sur ce privilège masculin.
J’aime en tout cas beaucoup ses approches diverses sur des sujets aussi variés, avec toute une réflexion derrière. Je trouve ça enthousiasmant et créatif.
J’espère qu’on pourra retrouver tous ces courts sur le compte Instagram du projet Area 52 une fois les festivals terminés.

Condition féminine
Je continue avec ma catégorie « Réflexions féminines » car j’ai trouvé ce Festival plus tourné vers les femmes qu’auparavant. L’effet « MeToo » et autres appels à plus de diversités, sans doute. A voir si c’est juste pour la comm’ cette année ou si l’élan va se poursuivre et se confirmer les années prochaines.
Toujours est-il qu’il faut profiter de cette petite ouverture pour s’incruster, pousser les murs et montrer que les femmes ont tout autant de talent et de choses à dire et à montrer que ces messieurs (et oui, Mr Ocelot, dire qu’il n’y a pas de sexisme dans le milieu de l’animation, c’est vraiment une connerie sans nom…).
Voici cinq films réalisés par des femmes et parlant de conditions féminines. Je ne parle pas de films « girly » ou de « sensibilité typiquement féminine », mon propos n’est pas essentialiste, juste que cela aborde des sujets dont on parle habituellement très peu car les femmes ont rarement la possibilité de les aborder.


Par exemple, Simbiosis Carnal de Rocío Álvarez (Belgique, 10mn11). Qui parle de sexualité, notamment du point de vue féminin. C’est plutôt beau, même si je ne suis pas fan du choix de couleurs – rose et bleu, même si on revient à la norme du début du XXe siècle, où le rose était pour les hommes (on associait le rose-rouge aux hommes pour le côté flamboyant, énergique) et le bleu pour les femmes (le bleu de la Vierge Marie). C’est vivant, rythmé, et j’ai apprécié les petites piques sur l’histoire des femmes face au sexisme, l’effacement du clitoris des schémas des organes féminins, les femmes qui ont le droit de bosser en usine durant la Seconde guerre mondiale pour être renvoyées directement à la maison une fois les hommes revenus du front, et qui finissent par balancer le repas dans la tronche du mari ne revenant que pour mettre les pieds sous la table…


Bloeistraat 11 de Nienke Deutz (Belgique, Pays-Bas, 9mn41) raconte le dernier été d’enfance de deux amies inséparables. Cet instant fragile et complexe de début de puberté où tout est chamboulé, physiquement comme mentalement. Je trouve qu’on saisit parfaitement ce basculement où on perd l’innocence et l’insouciance de l’enfance pour arriver dans une sorte de malaise face aux envies qui changent, aux impulsions qu’on ne comprend pas soi-même sur le moment, aux amitiés qui évoluent, aux chemins qui se séparent parce qu’on finit par ne plus voir les choses de la même manière que l’autre qui était jusque-là si proche et si en phase avec soi. Bon, par contre, le petit moment de l’épingle à nourrice dans le nombril… Argh !!
Il y a même un petit making of disponible.

Puis il y a des films qui racontent une expérience intime des réalisatrices.


Comme Guaxuma de Nara Normande (Brésil, France, 14mn51), animation en sculptures sur sable (le boulot que ça doit être !!) et marionnettes. La réalisatrice y raconte son enfance à Guaxuma, une plage du nord-est du Brésil, et son amitié avec Tayra. Une amitié forte, de celles qu’on pense qu’elles ne se finiront jamais. Nara Normande y rend hommage avec beaucoup de pudeur et d’émotion à son amie disparue. Un beau film touchant.

Et puis il y a les expériences de vie liées à la maladie.


Avec Egg de Martina Scarpelli (France, Danemark, 12mn07) sur l’anorexie. Un court qui avait tout pour me déplaire, un style graphique spécial, une voix très chuchotée, une représentation très symbolique, une animation coulante… mais étonnamment, le court m’a accrochée comme s’il arrivait à dégager quelque chose sans que j’en ai vraiment conscience.


Autre court liée à l’expérience médicale d’une femme, Tightly Wound de Shelby Hadden (États-Unis, Chili, 10mn07) sur le vaginisme (« Une contraction musculaire prolongée ou récurrente des muscles du plancher pelvien qui entourent l’ouverture du vagin. »). Un problème qui touche beaucoup de femmes hélas souvent mal renseignées et mal diagnostiquées par un milieu médical assez peu formé sur le sujet. Ce qui est le cas de la réalisatrice ici, qui des années durant a supporté la situation avec honte et gêne, d’autant plus dans une société forte en injonctions sur le sujet. Honte de ne pas pouvoir mettre de tampons comme les copines, terreur de ne jamais avoir de copain, de relations sexuelles, de mariage, d’enfants (même si le vaginisme en lui-même n’empêche en rien de se marier, ni même d’avoir un copain, le sexe n’étant pas indispensable dans une relation amoureuse, encore faut-il qu’on le sache…). Bref, le genre de sujet assez tabou, jamais abordé dans des films, d’où l’importance de celui-ci (même si son impact sera limité vu le peu de diffusion des courts métrages en soi. Mais il a le mérite d’exister.)

Côté social
Autre catégorie, les films à sujet social.


Weekends de Trevor Jimenez (États-Unis, 15mn17) nous fait suivre un petit garçon dont les parents viennent de divorcer. En semaine avec sa mère, le week-end avec son père. Une mère proche mais un peu triste aussi. Un père très joueur et bon copain… jusqu’à ce qu’il y ait une nouvelle femme dans sa vie. Un joli film doux et amer, sans dialogue, avec une ambiance très touchante et sensible.


Panta Rhei de Wouter Bongaerts (Belgique, 10mn14). Le titre signifie en grec ancien « Toutes les choses coulent », dans le sens « Tout finit par passer ». Dans ce film, je pense qu’on peut le prendre aussi dans le sens de « Tout coule au fond de l’eau ».
C’est l’histoire d’un biologiste marin qui étudie les baleines. L’une d’elles vient de s’échouer sur la plage. Perdue. Comme lui. L’eau semble le poursuivre alors qu’il la fuit.
Comme l’a expliqué le réalisateur dans les petits dej du court de vendredi, l’eau, c’est la dépression (une analogie que le réalisateur a mis lui-même beaucoup de temps à accepter pendant la production). Qui aspire, manque de couler le personnage, de l’emmener toujours plus profond. On le voit qui se débat, qui cherche, qui ne comprend pas ce qui lui arrive, qui refuse l’aide de son amie, qui fuit et manque de se faire engloutir. Un flm vraiment très beau et touchant.


Dans les difficultés du quotidien, il y a aussi (Fool Time) Job de Gilles Cuvelier (France, 16mn31). Un nom qui revient d’ailleurs régulièrement dans d’autres courts français.
Un film tout en noir et blanc et sans dialogue, pour garder un côté très sobre, sans quoi que ce soit pour faire joli. Il s’intéresse au monde du travail, et à la domination qui y règne. Domination du salarié qui finit par accepter même de mauvaises conditions de travail parce qu’il faut bien avoir de quoi vivre. Le film est très surprenant, interroge beaucoup et n’hésite pas à aller jusqu’au bout de sa logique. Vous avez d’ailleurs une petite interview du réalisateur ici.


Pour continuer sur la question du travail, Afterwork de Luis Usón et Andrés Aguilar (Équateur, Espagne, Pérou, 6mn12) où on suit un personnage, jouant une sorte de mix entre Coyote et Bugs Bunny dans des dessins animés pour enfants, quand il rentre chez lui le soir après le boulot. Là encore, aliénation du travail avec toujours cette fameuse carotte qu’on nous fait miroiter…


Enfin, on termine avec toujours cette société qui se joue de nous avec Happiness de Steve Cutts (Royaume-Uni, 4mn16). Un film qui montre comme cette idée de bonheur est utilisée pour pousser à toujours plus, plus de consommation, plus d’envie, plus d’impulsion. Pour toujours plus d’insatisfaction et cercle vicieux, pousser à toujours plus de consommation, etc.

Fictions
Enfin, je passe à la dernière catégorie, celle de la fiction.


La Mort, père & fils de Denis Walgenwitz et Vincent Paronnaud (dit Winshluss) (France, 13mn07). Vincent Paronnaud, on le connaît comme dessinateur – sa BD Pinocchio a par exemple reçu le Fauve d’or du meilleur album au Festival d’Angoulême 2009 – et réalisateur, puisqu’il a collaboré avec Marjane Satrapi sur les adaptations ciné de Persépolis et Poulet aux prunes. Ici, avec Denis Walgenwitz, il adapte une de ses propres BD, Welcome to the Death Club.
Parfois, il est difficile d’aller contre son destin, surtout quand on est le fils de la mort et qu’on ne veut pas suivre les pas de Papa. D’autant plus quand on veut devenir ange gardien, un métier bien plus complexe qu’il n’y paraît…


Dans les histoires un peu sombres, il y a aussi Le chat qui pleure d’Alain Gagnol et Jean-Loup Felicioli (Belgique, France, 8mn37). Ces deux réalisateurs de chez Folimage, on les connaît déjà notamment pour les long métrages Une vie de chat ou Phantom Boy.
Ici, ils reviennent avec l’histoire d’un petit garçon qui n’aime pas son petit frère. Au point de lui faire du mal. Sa mère veut lui donner une leçon et lui fait passer l’après-midi avec un vieil homme que tous les enfants du quartier craignent. Un homme doublé de façon magistrale par Philippe Nahon, qui va faire comprendre au garçon qu’il faut se méfier de ses souhaits… L’ambiance dégagée par tout le film est extrêmement tendue, prenante, saisissante.
Un petit making of est d’ailleurs disponible sur le site d’Arte jusque juin 2019.


Toujours côté sombre, il y a Mr. Deer de Mojtaba Mousavi (Iran, 9mn). Dans un station de métro délabrée, genre post-apocalyptique, des personnages aux têtes d’animaux se côtoient, se volent, s’agressent. Seul l’un d’entre eux semble encore avoir une once d’humanité, prêt à aider l’autre. L’animation en stop motion de marionnettes est très réussie et il est de ces films qui marquent par leur ambiance.


On continue dans le pas forcément très joyeux avec Strange Beasts de Magali Barbé (Royaume-Uni, 5mn20). Un film majoritairement en images réelles sur lesquelles ont été ajoutées quelques effets numériques. Normal, car le sujet est un nouveau jeu où, à l’aide d’implants rétiniens, l’utilisateur peut avoir accès à une réalité augmentée, où il devra prendre soin d’un animal de compagnie virtuel. Il devient alors facile de perdre tout sens des réalités et de ne plus se préoccuper d’aucune limite… L’animation est en soi plus discrète dans ce genre de films mais je trouve l’idée et les questions qu’elle pose intéressantes.


Autre type d’animation avec Étreintes de Justine Vuylsteker (France, Canada, 5mn27) dont l’animation utilise la technique de l’écran d’épingles, inventée par Alexandre Alexeïeff et Claire Parker en 1932. Une technique ahurissante que la réalisatrice utilise ici avec énormément de finesse et de sensibilité pour produire un film tout en ressenti, en émotion, en poésie.


On passe totalement à autre chose avec Raymonde ou l’évasion verticale de Sarah Van den Boom (France, 16mn34). Raymonde, une vieille paysanne, a toujours vécu seule, dans la foi de Dieu… mais elle en a un peu marre. Elle aimerait l’amour, le sexe et plus encore… Emmenés par la voix de Yolande Moreau, nous voilà dans un court surprenant, drôle et touchant, où on ne sait jamais trop ce que l’esseulée Raymonde est prête à faire pour s’évader d’une vie trop monotone.


Et pour terminer, Animal Behaviour (Zoothérapie) d’Alison Snowden et David Fine (Canada, 14mn). L’histoire d’animaux qui se rencontrent dans une thérapie de groupe menée par le Dr Clement (un pitbull) pour apprendre à réguler leur instinct naturel pas forcément très accepté. La sangsue qui finit par souffrir d’anxiété de séparation car son partenaire la trouve trop collante, le cochon trop goinfre, le chat qui se lèche les fesses et recrache sa boule de poils n’importe où, la mante religieuse qui ne parvient pas à des relations stables puisqu’elle a tendance à décapiter son amant après ébats…
Alison Snowden a beaucoup connu ces groupes de thérapie, pour travailler sur sa timidité, et les a observés, pouvant témoigner de la difficulté à changer son comportement. Tandis que David Fine se demande s’il faut réellement changer pour être socialement accepté ou si ce sont aux autres de nous accepter comme nous sommes.
Le court est hilarant – un des rares courts drôles de la compétition, en fait -, les personnages stéréotypés dans le bon sens, tout en décrivant notre nature humaine au delà de leur caractère d’animaux.
Excellent !

Voilà, on a fait le tour des courts métrages marquants de cette édition. Comme vous pouvez le voir, il y a de tout…
Plus qu’un billet demain pour le palmarès et le bilan et on en aura finit avec le Festival d’Annecy 2018 !

3 comments

  1. Tous ces courts métrages donnent envie. Malheureusement, le Centre Beaubourg et le Forum des images ne reprennent plus le FIFA d’Annecy depuis quelques années. En tout cas, merci pour cette sélection 🙂

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