27 septembre 2022

Alt-Life

Volume unique par Thomas Cadène et Joseph Falzon, édité par Le Lombard en avril 2018, 213x278mm, 184 pages, 19,99€.

Deux ans après La vraie vie, Thomas Cadène reprend sa plume de scénariste cette fois-ci avec Joseph Falzon au dessin pour le récit d’anticipation Alt-Life.
(J’ai finalement pu lire cette BD en version numérique dans de bonnes conditions une fois qu’Izneo a modifié le fichier et réparé les erreurs de pagination et de qualité visuelle.)

Alt-LifeIls font partie des pionniers. Les premiers habitants de ce nouveau monde virtuel qui a pour vocation d’accueillir toute l’humanité, la Terre n’étant plus vraiment viable. Mais en tant que pionniers de ce que beaucoup considèrent comme une révolution, ils vont devoir en découvrir les usages et trouver leurs marques dans une réalité où tout est possible…

Dans La vraie vie, Thomas Cadène explorait déjà le rapport entre IRL (“In Real Life”) et virtuel. Il va encore plus loin là en imaginant une réalité 100% virtuelle, sans limite, où tout est à créer.
Mettre “réalité” et “virtuelle” dans la même phrase, voilà une étrange idée. Avec ses personnages avalés par ces gros œufs qui deviennent le conteneur de leur enveloppe physique, on abandonne tout lien avec le “réel” tel qu’on l’imagine. Tout ne devient alors qu’une image, un ressenti qui trompe le cerveau pour lui faire croire qu’il est dans le réel.
Mais finalement qu’est-ce que le réel ? Notre rapport au monde passe de toute façon par notre cerveau, qui interprète ce que lui envoient nos sens, notre corps… Qu’est-ce qui rend une table que l’on voit avec nos yeux, que l’on touche avec nos mains (ou avec le petit orteil du pied gauche, plus ou moins violemment) plus réelle qu’une même table que l’on verrait par un casque Occulus et que l’on toucherait au moyen de stimulateurs sensoriels ?
Certes, la question a déjà été maintes fois posée au fur et à mesure que les univers virtuels se sont multipliés dans notre monde technologique. Mais elle reste toujours aussi pertinente.

Au départ, cela démarre avec de simples envies d’expériences sexuelles sans limite, des explorations de corps qui n’existent pas vraiment… mais au fur et à mesure, l’expérience prend une tournure nettement plus métaphysique.
Brouillant ainsi les cartes entre réel et virtuel, Alt-Life pousse plus loin encore en interrogeant sur notre rapport au monde si toutes les règles qui le gouvernent étaient chamboulées : plus de besoin physique, plus de souffrance, plus de maladies… Juste un espace plus ou moins grand dans lequel trouver sa place… et surtout un sens.
C’est justement ce que ressent un des pionniers que l’on suit : si tout est accessible sans effort, sans contrainte, si tout est personnalisable selon ses envies, quel sens donner à son existence ? S’il n’y a plus d’enjeu, plus de danger, plus contraintes, plus de peur, que reste-t-il du petit frisson de la vie ? Si tout est à construire mais ne demande aucun effort… pourquoi construire ?
S’il n’y a plus de réelle altérité vu qu’on peut ne plus croiser de vrais autres autonomes, qu’on peut se cacher, se détourner, mentir sans aucun effort, qu’est-ce qui nous relie encore à notre humanité ?
Ce monde où on peut littéralement tout avoir ne serait-elle pas d’un ennui mortel ?

Dans les premières pages, un personnage fait une référence à Matrix : le monde virtuel qu’ils créent n’est effectivement guère différent de celui créé pour l’humanité par la matrice dans la trilogie des sœurs Wachowski. Sauf que là, ils y vont volontairement. Parce que c’est “l’avenir” (un avenir sans futur ?). Au point de ne même plus vraiment s’interroger sur le pourquoi de tout ça. Sur pourquoi la Terre n’est pratiquement plus habitable. Sur pourquoi les gens se sont tous réfugiés dans divers box qui les ont préparés à cette plongée 100% virtuelle, abandonnant définitivement leur corps physique.

Un monde plus égalitaire, sans guerre, sans maladie ? Pas tant que ça en fait… Tous n’ont pas accès au même espace mémoire : les plus riches gardent encore ce privilège de l’espace sur les moins fortunés.
Et cette déconnexion complète du monde physique, où les notions de “vérité”, de “mensonge” ne sont plus que des concepts puisqu’il suffit de le vouloir pour modifier notre vision de l’autre, ou disparaître de sa vie, a aussi ses victimes, qui ne parviennent pas plus que dans le monde “réel” à trouver leur équilibre.

Et s’ils peuvent tout faire, après une première période un peu folle où chacun essaie les trucs les plus excessifs, c’est encore à ce qu’ils connaissent déjà qu’ils se raccrochent. Leurs anciennes sensations, leur ancien quartier, leur premier appart, et plutôt que de créer à partir de rien, tous reviennent à du familier, quitte à recréer le monde qu’ils ont quitté, avec les mêmes contraintes, les mêmes petites aspérités de surface qui justement apportent ce petit plus permettant à l’individu d’y croire. Pour éviter un monde trop fade, trop lisse, en somme trop parfait, la perfection étant en fait le synonyme de la mort.

Alt-Life est une plongée fascinante, souvent drôle, tour à tour absurde et poétique, dans un univers qui pousse à réfléchir et à s’interroger sur les multiples thèmes que la BD aborde. L’amour, la mort, le sexe, le rapport à l’autre, l’amitié, les relations… Elle ne juge pas, n’apporte aucune réponse.
Elle touche au plus profond de ce qui fait la vie, dans son essence la plus vertigineuse.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.