Opération Mort

Volume unique par Shigeru Mizuki, édité en VF par Cornélius en octobre 2008.
Sens de lecture japonais, 170x240mm, 29,50€.

Je crois que c’est en cadeau d’anniversaire que je reçois Opération Mort de Shigeru Mizuki. Oui, entre lecteurs de BD, on se fait des cadeaux très festifs.
Car comme son titre l’indique déjà assez clairement, cette œuvre de l’illustre mangaka disparu le 30 novembre 2015 n’est pas vraiment là pour divertir avec légèreté…

Opération MortFin 1943, en Papouasie-Nouvelle Guinée. Des troupes de l’armée japonaise s’installent en attendant le débarquement ennemi. Le quotidien sur ces îles paradisiaques est déjà rude avant même le début des combats…

Shigeru Mizuki est un survivant de la Guerre du Pacifique. Il y a perdu son bras droit et y a vu mourir ses camarades. C’est à partir de ses souvenirs de cette horreur qu’il créé l’histoire d’Opération Mort.
Malaria, crocodiles, gradés violents, le danger est déjà constant avant même que l’ennemi américain ne soit en vue. Les jeunes recrues ne sont là que pour subir les humeurs de leurs supérieurs qui peuvent leur faire endurer toutes les humiliations pour « la grandeur de la mère-patrie ». Il faut tout le talent du mangaka pour parvenir à nous raconter ce quotidien infernal avec ironie, simplicité et suffisamment de fausse légèreté pour que ces premiers chapitres ne soient déjà pas trop éprouvants à lire.
Une fausse légèreté néanmoins car on sent déjà poindre la colère de Mizuki face aux comportements injustes, aux coups quotidiens, aux ordres idiots qui ne peuvent être discutés. Le gradé a toujours raison, les nouvelles recrues ne peuvent que subir. De toute façon, il n’est pas prévu qu’ils repartent de ces îles vivants…

Puis arrive l’ennemi, d’abord par les airs et les bombardements font leurs premières victimes. Sous le parterre de bombes, les cadavres commencent à s’empiler, morceau par morceau… Là encore, il faut tenir, même si l’endroit n’a aucun intérêt stratégique. Aucune chance ne leur est de toute façon offerte pour s’en sortir.

Quand l’ennemi arrive enfin, en masse, les premières lignes japonaises savent déjà très bien qu’elles ne rentreront pas au pays. Mais face au fanatisme de l’état-major, persuadé de la grandeur divine de sa mission, la vie humaine n’a aucune valeur… surtout celle des autres. Les recrues ne sont là que pour se sacrifier pour galvaniser le peuple japonais à grands coups de récits héroïques de morts sur le champ d’honneur. Mais qu’y a-t-il d’héroïque dans la mort minable et inutile de ces jeunes recrues qu’on envoie en suicide collectif face à une armée américaine plus nombreuse et mieux équipée ? Quand l’état-major décide l’envoi de l’Opération Mort, il demande en fait à 500 soldats d’aller au devant des balles américaines pour mourir « avec honneur ». Qu’importe qu’ils ne fassent aucun dégât chez l’ennemi, seul leur trépas au combat compte. Et gare aux survivants, considérés comme des lâches et condamnés au suicide pour ne pas jeter le déshonneur sur leur famille. La vie humaine n’a aucune valeur face à la gloire de l’Empereur, alors considéré comme un dieu vivant (statut qu’il abandonne sous la pression américaine et la nouvelle constitution de 1947).

Si Mizuki sait raconter ses histoires et leur donner un côté doux et naïf, on ressent en arrière-plan toute la colère et l’amertume qui anime son crayon face à l’horreur qu’il a vécue, la mort de ses camarades, l’absurdité de cette guerre. Il parle au nom de tous ceux qui n’ont pas pu rentrer, trahis par des supérieurs bornés et odieux, aveuglés par leur fanatisme mortifère, plus obsédés par la gloire et l’honneur que par l’efficacité face à l’ennemi. Comme si c’était par le nombre de personnes tuées au combat que l’on gagnait une guerre…
Et on sent dans les toutes dernières pages, qui abandonnent totalement le style naïf pour un dessin photo-réaliste, toute la rage face à ces morts ignobles, oubliées, ces combats totalement inutiles, ces vies brisées et sacrifiées.

Opération Mort est une grande œuvre, forte et puissante, sachant petit à petit, au fil d’anecdotes qui pourraient sembler anodines, puis qui montent en puissance, créer un récit criant et engagé contre des esprits guerriers qui n’apportent que mort et désolation. Dans une nature sauvage si belle et même paradisiaque, des milliers d’hommes sont morts pour la gloire de quelques-uns, dans des conditions atroces.
Comme le dit un des personnages : « L’armée est une belle saloperie, oui ! Une plaie pour l’humanité ! Ça fait ressortir nos mauvais penchants ! C’est malsain et puant ! A côté de ça, regardez autour de vous, la beauté de ce ciel, la sérénité des gens d’ici ! Ecoutez ces chants d’oiseaux ! C’est ça, la vie ! ».

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