Dans l’intimité de Marie vol. 1

Série en cours (5 tomes) par Shûzô Oshimi, éditée en VF par Akata, en VO par Futabasha.
Sens de lecture japonais, 127x180mm, 8,50€.
Premier tome sorti en avril 2015, 192 pages.

Une nouvelle série fait son entrée dans le catalogue Akata au rayon seinen, Dans l’intimité de Marie de Shûzô Oshimi, décrite comme un polar psychologique. Découvrons ce premier tome…

Dans l'intimité de Marie vol. 1Isao, 21 ans est étudiant à la fac. Du moins, il le serait encore s’il n’avait pas abandonné au cours de sa 2ème année, ne parvenant pas à créer la moindre relation sociale, perdant peu à peu goût à ce qu’il fait, incapable de faire face. Mais en dehors de ses jeux vidéo, il s’est trouvé un nouveau passe-temps : espionner cette jolie lycéenne qu’il voit régulièrement à la supérette du coin. Il l’observe, la suit, sans jamais lui adresser la parole. Mais voilà qu’un matin, il se réveille non pas dans son appartement crasseux rempli de détritus mais dans le lit… et le corps de son « ange ».

Le thème du garçon qui se retrouve dans un corps féminin est assez classique, souvent adapté tant en films qu’en BD. Mais tout dépend alors si le sujet est traité sous un angle purement comique, voire carrément sexiste (« pauvre homme, emprisonné dans le corps d’une faible créature ») ou plus sérieux. Ici, il n’y a a priori pas de quoi rire : si Isao semble bloqué dans une vie misérable d’étudiant raté incapable de la moindre interaction humaine et ne fait rien pour en sortir, n’espérant plus grand-chose de son existence, son obsession de la jolie lycéenne Marie le rend d’autant plus pathétique voire carrément malsain même s’il jure n’avoir aucune intention perverse (suivre une fille la nuit dans la rue, même avec les intentions d’un Bisounours, ça n’enlève rien au stress que tu peux faire vivre à la personne). Son personnage semble en tout point correspondre au stéréotype du loser masturbateur compulsif incapable de la moindre remise en question de sa vie qu’il juge méprisable mais inévitable.
La découverte du changement de corps se fait alors d’une manière prévisible dans le sens où, jeune mâle aussi puceau qu’esseulé, il passe les premières heures à rougir face à sa nouvelle enveloppe charnelle, tout en n’ayant pas la moindre idée de ce qui a pu arriver. N’étant pas d’une nature engagée et volontaire, on ne peut pas s’attendre à ce qu’il prenne les choses en main courageusement dès la première demi-journée. Mais on évite tout de même les scènes de matage qu’il aurait été très facile de mettre en scène dans pareille situation (même s’il est possible qu’on en ait dans les tomes suivants, je ne suis pas naïve…).

intimite02Là où l’histoire commence à prendre son intérêt, c’est dans la double casquette qu’elle endosse : d’un côté, le mystère de ce changement de corps après un énigmatique sourire de Marie, sans doute moins oie blanche qu’on pourrait le penser, avec la question du « comment ? », du « pourquoi ? » et évidemment « mais où est passée Marie ? ».
De l’autre,le côté plus psychologique. Comme l’explique l’auteur en fin de volume, son idée de départ était de chercher à vraiment ressentir le fait d’être une femme : en tant qu’homme, il ne peut voir le monde qu’au travers de son regard masculin (loin d’être neutre malgré ce que croient encore certains…), il ne peut qu’imaginer ce qu’être une femme (et perçue par tous comme telle) depuis sa naissance signifie dans notre société, sans jamais réellement pouvoir l’expérimenter, le vivre. Il n’est pas là question de changement de sexe ou de travestissement mais véritablement d’une manière de voir le monde fondamentalement différente du fait que notre société traite par essence différemment les hommes et les femmes. Je doute que le but soit d’interroger le patriarcat ou de faire un essai féministe sur la question mais plutôt de proposer une pure interrogation intellectuelle mais l’exercice pourrait apporter un regard intéressant sur la question, en travaillant l’aspect psychologique de la chose.
Isao, dans son cas, reste un homme dans un corps de femme, confronté au regard masculin qu’il n’avait jusque-là jamais remarqué ou pris en considération, bien évidemment : oui, cette jupe est drôlement courte tout de même, pas si facile à porter, oui, ces regards d’hommes sont gênants, oui, il doit faire attention à la manière dont il se tient s’il ne veut pas se faire mater par tous ces mecs dont il faisait partie sans aucun scrupule jusque-là.

intimite05Ce premier volume, maîtrisé, même s’il débute avec un personnage au départ assez agaçant par son laisser-aller aussi détestable que confortable, offre en tout cas son lot de questions, d’intrigues, de petits moments tendus qui jouent sur la montée de l’angoisse dans l’esprit d’Isao.
Impossible de savoir comment va évoluer la suite de l’histoire, quelle piste va privilégier l’auteur. Le sujet de départ est suffisamment sensible (surtout pour moi avec mes tendances féministes à fleur de peau) pour se demander si Oshimi sera capable de gérer ça avec la dose de subtilité suffisante, sans tomber dans le glauque, le malsain, le pur voyeurisme ou le sexisme complaisant. Ne connaissant pas cet auteur, je lui laisse en tout cas le bénéfice du doute et serai au rendez-vous pour le volume 2 prévu pour le 11 juin 2015.
Cinq volumes sont à ce jour parus au Japon, à raison d’un ou deux tomes par an.

4 comments

  1. Je vais le lire ce soir, tiens, le traitement ayant l’air moins bateau que le pitch d’après cette chronique…
    Du coup j’espère que, si j’ai la même avis après lecture, l’auteur ne se perde pas dans les méandres du fan-service à la shonen! Il semble tenir un concept assez rare, alors que jusqu’ici il était systématiquement éludé dans les mangas/bds/films/romans partant de l’échange de corps d’un sexe à l’autre, ce qui m’agaçait beaucoup.

  2. Alors, après lecture, je ne suis pas super enthousiaste en fait, j’attends le tome 2 pour me faire une opinion plus définitive, mais : la réflexion de l’auteur est cantonnée aux pages… de réflexions de l’auteur justement. ça n’apparaît que peu dans le manga (la première sortie, essentiellement), pas assez pour en faire le sujet central. Je m’intéresse plus à la recherche du pourquoi du changement de corps au final, mais ça part un peu dans tout les sens pour l’instant. Pas trop de voyeurisme (du moins vu le caractère du personnage principal, ce qui parait assez bizarre : un stalker dépressif, il ne jette même pas un coup d’oeil?), une approche qui semble intéressante, mais des personnages que je trouve creux voire incohérent (le stalker finalement pas pervers, la copine-pas copine obsédée par Marie qui devine tout d’un coup…).

    Donc pareil, bénéfice du doute pour l’instant!

    1. Je comprends tout à fait. Vraiment difficile de savoir vers quoi ça va se tourner par la suite… L’auteur semble attendu et apprécié donc je lui laisse sa chance mais le volume 2 sera sans doute assez décisif pour savoir si je continue ou pas.

  3. Pas trop enthousiaste ici non plus, mais curieuse 🙂
    Pour un premier volume, je trouve qu’il peine à convaincre, il n’y a rien de flamboyant mais beaucoup de scènes convenues. L’absence de matage m’a soulagée tout comme elle m’a laissée perplexe (perso, sans être – a priori – un dépressif puceau et renfermé, je materais… mais pas avec la bouche entrouverte et le rouge aux joues).
    Cela dit, je ressens une sorte de sympathie pour le héros… Comme pour nombre de renfermés, d’inaptes, d’asociaux.

    Et comme tu dis, je ne m’attends pas à un plaidoyer ou quoi que ce soit de « féministe », il est clairement question d’étudier le sujet comme n’importe quel autre (preuve en est de la vision assez binaire qu’a l’auteur), mais c’est vrai qu’il a de quoi fasciner et s’il produit déjà quelques réflexions comme « oh la jupe », c’est déjà un petit pas. Bref, je pense que ce titre aura son public 🙂

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