Pandemonium

Série en 2 tomes par Sho Shibamoto, éditée en VF par Ki-oon, en VO par Shogakukan.
Sens de lecture occidental, 170x240mm, 240 pages, 15,00€.

Pour cette nouvelle chronique, retour aux fondamentaux : le manga. Mais un manga pas comme les autres puisqu’il est en sens de lecture occidental et en couleurs. Il s’agit de Pandemonium de Sho Shibamoto dans la collection Latitudes (donc grand format) de Ki-oon.

Pandemonium vol. 1Avec Pandemonium, Sho Shibamoto nous livre une fable porteuse d’un message touchant et plein d’espoir.
Quand Zipher se réveille après plusieurs jours à marcher sans eau ni nourriture, il sait tout de suite qu’il est arrivé à destination : le village des difformes. On n’y aime pas beaucoup les étrangers, peut-être alors la légende dit-elle vrai : ces êtres au physique effrayant seraient des sorciers capables de miracles. Dans ce monde où le malheur peut frapper du ciel n’importe où n’importe quand et emporter tous vos êtres chers, de tels pouvoirs seraient convoités…

Là où l’éditeur parle d’un univers à la Tim Burton, ce manga dominé par la couleur ocre m’évoque également le style très décalé du Jour des morts célébré au Mexique, toute la tradition des marionnettes dans les pays d’Europe de l’est ou les œuvres de Rosto comme Le monstre de Nix. Des ensembles d’univers souvent assez sombres, voire totalement glauques, durs, crus, où tout semble assez désespéré. Cela donne un mélange d’ambiance assez unique où tout paraît soumis à un destin fatal, entouré d’une chape de plomb dont personne ne peut se libérer.
Pandemonium réussit néanmoins à utiliser ce style sans être profondément lourd et déprimant, offrant même ses moments d’espoir un peu lumineux où malgré les multiples obstacles que la vie s’est chargé de balancer à la tronche des protagonistes, ceux-ci parviennent à sourire et à avancer.
(Notons qu’au départ, Pandemonium est la capitale de l’Enfer sous la plume de John Milton en 1667. Le titre met donc tout de suite dans l’ambiance…)

pandemonium03Si les personnages ne sont pas humains, offrant donc une débauche de physiques divers et variés sans que cela choque – dessiner des humains difformes peut sans doute être plus bloquant pour la lecture que quand il s’agit de créatures non-humaines -, leurs états d’âme n’ont rien à envier aux nôtres. Cette fable permet ainsi de mettre en scène toute une palette d’émotions et de ressentis qui nous parlent directement, au delà de la question d’identification à des corps vaguement anthropomorphiques.
Ainsi, quand Zipher débarque dans ce village loin de tout, il est l’étranger, celui dont on ne veut pas et qui n’a pas sa place, quelque soit son histoire ou son but. Rejetés par la société du fait de leur silhouettes disgracieuses, devant sans cesse faire face au regard plein de jugements et de dégoût, les villageois se sont créés leur monde en vase clos, autant abri que prison, ne laissant guère d’espoir dans leur avenir, rendant alors chaque nouvelle arrivée suspecte. Et tandis que la méfiance grandit dans le village, les rumeurs et les préjugés circulent au dehors, créant une légende autour de ces êtres mystérieux qu’on dit puissants et dangereux.
Tout est alors en place pour mettre en scène des plus nobles aux plus viles émotions que nous connaissons : peur de l’autre, de l’étranger, de l’inconnu, rupture de toute communication entre deux mondes voisins mais qui finissent par ne plus se voir, naissance des préjugés, terreau de la jalousie, de la haine, de la peur, du rejet, de l’intolérance. L’autre n’est plus un frère, un compagnon, un individu que l’on considère comme son égal, mais un sujet de méfiance, de doutes, ne méritant aucune bienveillance, aucune écoute. Mais cela n’empêche pas quelques-uns de faire preuve d’ouverture et d’altruisme, malgré tout…

Zipher n’est pas de ces héros mono-facettes simplement gentils. Très vite, on sent en lui une dualité, un combat entre son bon fond et ses désirs, ayant du mal à placer des limites pour obtenir ce qu’il souhaite ardemment. Ses choix ne sont pas toujours très éclairés et il peut même être assez effrayant dans ses excès, comme mû par plus fort que lui. Si la généreuse Domika est heureuse de l’accueillir sous son toit, nombreux sont les méfiants n’attendant rien de bon d’un étranger qui bouleverse leurs habitudes et va les obliger à faire face à un monde qui les a rejetés et les effraie tant.

pandemonium04Le premier tome est un peu lent à se mettre en place mais le deuxième est intense et chargé en émotions, mettant en lumière des états d’âme hélas très familiers dans notre société actuelle, où la peur et le rejet de tout changement conduisent bien souvent à des drames très révélateurs de nos faiblesses, de nos limites et de la force de nos préjugés.

Pandemonium vol. 2Le trait fin, délicat et élégant et les couleurs donnent une ambiance très particulière à un récit pas moins unique, même si le sujet reste assez universel et donc classique. Les personnages ont tous une touche profondément touchante, cherchant à survivre dans un monde hostile qu’ils ne comprennent pas, où leur vie ne tient bien souvent qu’à un fil. Certains acceptent leur sort et avancent malgré tout le fardeau qu’ils peuvent avoir à porter, d’autres refusent le poids de leurs actes et préfèrent en rejeter la responsabilité en s’aveuglant à coups de légendes et de miracles qui devraient tout résoudre facilement.

Pandemonium se révèle être une œuvre assez forte, riche en réflexions, en actions et en questionnements sur nous-mêmes, démontrant qu’en dehors des faits que l’on ne peut pas changer mais seulement accepter, le reste ne tient qu’à nos choix, nos décisions, au delà de la culpabilité qui nous fige.
J’espérais beaucoup de ce titre et je ne suis au final pas déçue.

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