Mauvais genre

Volume unique par Chloé Cruchaudet, édité par Delcourt, 198x260mm, 160 pages, 18,95€.
Sorti en septembre 2013.

J’avais remarqué Mauvais genre dès sa sortie, à sa couverture, sans pour autant prendre la peine de la feuilleter. Lu le résumé, sans aller plus loin bien qu’intriguée. Puis, la revoyant passer suite à son prix au Festival d’Angoulême, j’ai fini par l’acheter. En cette période de commémoration de la Première guerre mondiale et de panique organisée par certains intégristes sur la question du genre, la lecture de cette BD tombe à point…

mauvaisgenre01Début du XXème siècle. Ils sont jeunes, ils sont beaux. Louise et Paul se rencontrent, se plaisent, se tournent autour, puis se marient. Il part pour son service militaire, fougueux soldat tout fier en uniforme. Le voilà nommé caporal… quand éclate la guerre en 1914. Il se retrouve au front, dans les tranchées, accablé par la pression des supérieurs et la terreur de finir comme ses congénères de boucherie. Il déserte et se cache pour ne pas être fusillé. Mais comment rester terré dans une chambre d’hôtel, sans aucun espoir de sortir ? Seule alternative, il devient l’exubérante Suzanne et s’invente une nouvelle vie avec l’aide de sa femme…

Mauvais genre a tout du roman tragique et pourtant tiré d’une histoire vraie. S’inspirant librement du livre de deux historiens, La Garçonne et l’Assassin de Danièle Voldman et Fabrice Virgili, Chloé Cruchaudet élabore son drame avec subtilité et adresse.
Tout commence de manière lumineuse : l’amour naissant, les coups d’œil timides, la séduction maladroite et si touchante de deux jeunes gens qui ont la vie devant eux… jusqu’à ce que la guerre éclate et ruine tous les espoirs. Entouré par la mort, la sauvagerie, rongé par la peur qui s’infiltre partout, Paul fuit. Planqué dans un hôtel comme ses anciens camarades se terrent dans les tranchées, il rumine, loin de l’image du viril héros de guerre valeureux qu’il imaginait les premiers jours. Sa femme se tue au travail pour leur survie tandis qu’il cuve son vin et s’enfonce dans la déprime violente. Poussé à bout, traumatisé par l’horreur de la guerre, il se réinvente et devient alors Suzanne, la femme qui ne veut plus se cacher. Et renaît. Sous l’œil mi perplexe mi soulagé de Louise, il reprend goût à la vie et compte bien la mordre à pleine dent, sans aucune limite.

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En devenant Suzanne, Paul efface ses souvenirs de guerre, sa honte de déserteur, sa peur d’être fusillé. En tant que femme, il ne peut avoir été dans les tranchées puant le sang et les excréments. Ces années qu’on dit folles portent bien leur nom pour Suzanne qui devient la coqueluche du bois de Boulogne et ses excès, prostitution, orgies, drogues, alcool. Pour fuir ses démons, Paul ne recule devant rien, quitte à y perdre son âme, ne sachant plus qui il/elle est, quelle partie de lui-même est la vraie. Et sa femme encaisse, endure, participant même à sa vie totalement libérée, adultère, échangisme, tout y passe. La vie dans ce qu’elle a de plus excessif, sans barrière, sans jugement moral. Comme pour rattraper ces quelques mois au fond du trou, tremblant de revenir avec des morceaux en moins, gueule cassée, corps brisé, âme rincée, mort-vivant vidé de son essence dans le feu des combats ou l’insupportable attente boueuse et puante.
Mais Paul est-il vraiment revenu de cette guerre ou n’était-il déjà plus lui-même dès son séjour à l’hôpital militaire, avant sa fuite ? Dans une société très viriliste où la désertion est une injure à l’honneur, cette survie du corps physique a-t-elle permis aussi celle de l’être ? Ainsi, en 1925, quand les déserteurs sont enfin amnistiés, Suzanne fait ses valises et Paul peut revenir au soleil, sans peur, même si la honte reste à l’intérieur et peut continuer à ronger. Même si les images d’horreur restent dans la tête et que seul l’alcool semble pouvoir apporter un peu de répit. Comment se reconstruire après une expérience traumatisante jamais traitée puis des années d’ambiguïté où tout devenait prétexte pour oublier, où la meilleure cachette était l’extravagance tapageuse de tabous transgressés ?

Pas de jugement dans ces 160 pages. Chloé Cruchaudet raconte et explore, avec son trait unique, ses couleurs sombres d’où seul ressort ce rouge pétant (rouge sang ?) qui représente si bien l’exubérance de Suzanne face à une vie que Paul n’aurait jamais dû connaître. Elle parvient à nous emmener au cœur de cette histoire de couple hors du commun. On est embarqués dans cette folle plongée qui ne pouvait évidemment que finir tragiquement. En devenant Suzanne, Paul n’a là encore fait que fuir ses terreurs de tranchées, sans jamais les affronter, laissant ses démons dans l’ombre sans pouvoir parvenir à les dominer. Rongé par l’horreur, détruit par l’alcool, déchiré par une société qui ne pouvait assumer ses actes de guerre, incapable de parler, synonyme de faiblesse pour un homme déjà ébranlé dans ses convictions.

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L’histoire est extrêmement bien amenée, narrée intelligemment, sachant faire monter la tension, la terreur de la guerre et de son implacable barbarie renforcée par des gradés envoyant à la mort des soldats sans une once d’humanité. Puis la fuite de Paul, lion en cage autant assoiffé de vin que de liberté, et cette quasi-renaissance qui semble comme une explosion de lumière, incandescente flamme de vie enfin au grand air, où l’amour semble pouvoir reprendre sa place. Et cette inexorable volonté de vivre au delà de tout, qui fait grimper la pression, comme un tour dans un grand huit dont on sait que la montée sera fatalement suivie d’une descente vertigineuse et terrifiante.
En ne se limitant pas à des cases, en jouant avec la page en entier pour certaines images extrêmement fortes, en se jouant des mouvements et des couleurs, Chloé Cruchaudet parvient à transcender son histoire déjà hors norme pour proposer une tragédie grand format qui interroge et bouleverse. Après tout, ce n’est pas le travestissement qui a fait sombrer Paul, Suzanne n’est qu’un alter ego plus séduisant créé pour répondre à des démons insupportables amenés par la guerre et la lourdeur d’une vie bouffée et recrachée par une société sans âme.

Je craignais de me retrouver face à quelque chose de trop sombre, trop pesant, trop minant… et si effectivement, ce n’est pas l’optimisme qui gagne à la fin, la qualité de mise en scène et de dessin, l’intelligence de narration, les quelques pointes d’humour des dialogues, l’énergie vitale qui se dégage de chaque page au delà du tragique, tout cela font de cette BD une belle œuvre qui pousse à réfléchir, interpelle, bouleverse.

2 comments

  1. Même si je suis une grande fan de Chloé Cruchaudet ( Ida ! ♥ ) Je n’ai toujours pas lu celui-ci. Peur du mauvais goût amer que me laisserait la chute inexorable d’un mauvais genre par trop déprimant.
    A lire ta conclusion il semblerait que ces craintes sont à relativiser. Alors ouaip, peut-être que si la réflexion l’emporte sur la tristesse, ça vaut le coup d’essayer.

  2. Tout pareil – sauf que je ne connaissais pas Cruchaudet – je crains l’œuvre plombante et, je l’avoue, superficielle. Visiblement, j’ai tort au moins sur ce dernier point. Mais bon, que ce soit l’argumentaire marketing (un déserteur qui se travestit) ou le contexte de la guerre, rien ne m’intéressait spécialement.
    Je commencerai peut-être par ses autres œuvres si je tombe dessus en biblio.
    Merci pour ces jolies chroniques 🙂

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