L’île infernale

Série en 3 tomes par Yusuke Ochiai, éditée en VF par Komikku éditions, en VO par Nihon Bungeisha.
Sens de lecture japonais, 130x180mm, 7,90€.

C’est en octobre 2012 que Komikku, jusque-là librairie connue principalement des lecteurs parisiens, se lance dans l’édition avec L’île infernale en 3 tomes de Yusuke Ochiai. Une première parution qui, si elle ne révolutionne rien, permet de se faire déjà une petite idée des moyens et objectifs de ce nouvel éditeur.

ileinfernale01Dans un futur proche, le Japon a aboli la peine de mort, remplacée par le bannissement des condamnés sur des îles plus ou moins éloignées selon la gravité de leurs crimes. Ei Mikoshiba, ancien journaliste de terrain, a été condamné à l’île infernale, la pire, pour cinq meurtres commis de sang froid. Au milieu des pires criminels rejetés par la société japonaise, les chances de survie sont maigres… sauf peut-être si on atterrit là dans un but précis ?

Avec ce genre de série courte typée thriller d’action, il y a toujours plusieurs risques. Même si cela démarre bien, risque d’enlisement en cours de route, de remplissage inutile, de changement de cap intempestif, d’auteur qui se lasse ou oublie son scénario, de série qui s’achève avant la fin faute de succès. Il faut donc attendre d’avoir lu les 3 tomes pour savoir à quoi s’en tenir. Et L’île infernale s’en tire plutôt bien.

Nous voilà face à un bon petit thriller efficace, certes pas très subtil mais plutôt rythmé.
Dès le départ, j’ai tout de même eu l’impression de reconnaître le paysage : les histoires de survie sur une île hostile, et même les Survival Games de manière plus générale, commencent à bien tourner en format manga, ce qui donne d’office une légère sensation de déjà-vu.
Reconnaissons aussi que niveau développement des personnages, on reste dans le très basique, pas très approfondi, sans beaucoup de nuance. Un des personnages, au départ utilisé comme le candide de service là pour découvrir avec le lecteur ce qui se passe, lui permettre de suivre, s’indigner de ce qu’il voit, hurler face au stress, mettre des mots sur ce qu’on peut ressentir face à certaines situations extrêmes, est tellement oublié ensuite que c’est à se demander si l’auteur a pu aller aussi loin dans son récit qu’il le souhaitait.

Le trait me fait penser à du Tsutomu Takahashi, en plus simple, moins énervé, mais jouant tout autant sur les noirs, ce qui paraît logique vu qu’on n’est pas vraiment sur l’île de Oui-Oui et que les insulaires en question n’ont pas vraiment réputation d’être très amicaux. On est là pour sonder le côté sombre de l’humain, pas autre chose.
Mais le graphisme flirte parfois avec la limite du grotesque, au niveau des visages par exemple, jouant énormément sur l’expressivité mais de manière tellement exagérée que certaines scènes ont un côté très surjoué, sursignifié. Oui, ce médecin est un psychopathe mégalo à deux doigts de la bave aux lèvres quand il fait une découverte, tout en poussant un rire machiavélique, sans aucun scrupule dans ce qu’il expérimente. Oui, ce politicien a les yeux exorbités et les veines saillantes quand il aboie des ordres pour sauver ses fesses et conserver son pouvoir. Oui, on nous fait sur plusieurs cases de méga-gros plans des regards, de la pupille même, pour qu’on comprenne bien tout ce qui se joue là, maintenant, tout de suite, parce qu’on ne peut pas entendre les tambours et les trompettes d’une bande-son.
Le trait est donc maîtrisé, alerte, la narration sans temps mort, sans souci de lisibilité mais ne cherchant clairement ni le subtil ni le sous-entendu.

ileinfernale03

Néanmoins, l’ensemble se lit très bien, la fin est certes un peu facile et prévisible mais le scénario se tient et le tout interroge tout de même un peu : quelle valeur donne-t-on à la vie humaine ? Donne-t-on la même valeur à la vie d’un citoyen lambda qu’à celle d’un condamné ? Peut-on s’arroger tous les droits sous prétexte de justice pour le bien de l’ordre public ? Le condamné doit-il avoir une chance de réinsertion ou doit-il payer à vie, y perdre son libre arbitre ?
Certes, la réflexion aurait pu être poussée bien plus loin – notamment sur la question de vengeance, interroger sa justification, sa « légitimité », jusqu’où peut-elle nous pousser, la responsabilité collective d’un crime sous couvert du bien de la nation, etc. – mais il ne faut pas non plus oublier qu’on est là dans un manga d’action et pas un condensé de philosophie.

Pour une première sortie, l’éditeur s’en tire plutôt bien techniquement parlant : papier très blanc et pas transparent, impression nickel, lettrage et adaptation graphique tout à fait corrects, volume qui semble costaud et planning bien tenu. Pour un début, c’est plutôt prometteur.
L’île infernale n’est clairement pas une série indispensable mais elle reste efficace, bien menée, rythmée, avec un brin d’interrogation sur les limites de l’humain face à ses démons.

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *