Immortal Rain

Série en 11 tomes par Kaori Ozaki, éditée en VF par Doki-Doki.
Sens de lecture japonais, 127x180mm, 7,50€.

A l’occasion de la Semaine du shôjo organisée par Club shôjo depuis 2013, j’ai été invitée à écrire un billet sur la série m’ayant le plus émue.
Pas évident de trouver un titre qui convienne, lisant désormais assez peu de shôjo, et devant choisir un manga dont je n’avais pas encore parlé ici (tant qu’à faire). Mais un titre m’est finalement venu en tête : Immortal Rain de Kaori Ozaki, titre injustement passé inaperçu lors de sa sortie chez Doki-Doki à partir de 2011. On a tout de même pu retrouver la mangaka en 2017 avec son one-shot Our Summer Holiday chez Tonkam-Delcourt.

Immortal Rain vol. 1Dans un lointain futur, sur une terre encore victime de la folie belliqueuse et de la soif de pouvoir d’une humanité qui semble chercher son anéantissement. Machika est une tueuse débutante et la première proie qu’elle a choisie est l’homme que son défunt grand-père n’a jamais réussi à avoir : Methuselah, l’immortel qu’on dit âgé de plus de 600 ans.

On a assez peu de shôjo d’aventures en France, le genre ayant tendance à ne pas fonctionner (on pensera à la mangaka Yumi Tamura avec Basara chez Kana et l’infortuné 7 Seeds chez Pika édition). Pourtant l’aventure et la romance peuvent évidemment faire bon ménage, comme le prouve Immortal Rain au fil de ses 11 volumes.

Abordons d’office un sujet qui pourrait fâcher ici : une relation amoureuse entre une jeune fille de 14,15 ans et un homme adulte de 24 ans (enfin, 624 en réalité mais ne chipotons pas…). Il n’y rien d’explicite dans la relation entre Machika et Rain (trois bisous dans toute la série, au grand maximum) et le contexte est très particulier mais cela reste quelque chose qui peut (fort justement) déranger, mieux vaut être prévenu.

L’autrice a mis près de douze ans pour finir ce manga. L’histoire, son style, son rythme évoluent donc beaucoup au fil des volumes.
Ainsi, autant la première partie est assez sombre, avec des aspects cruels, durs, heureusement contrebalancés par de petites pointes d’humour, et pas mal de questions, la deuxième est beaucoup plus focalisée sur l’action. Une fois qu’on a bien compris comment fonctionnait toute la galerie de personnages, qu’on a pu les déchiffrer en apprenant leur passé, leurs expériences, les relations qui les unissaient, l’action prend la relève.

Ainsi la première partie nous permet d’en apprendre plus sur ce fameux Methuselah que tous recherchent mais dont personne ne sait vraiment à quoi il ressemble. Après plus de 600 ans, évidemment, son existence semble plus mythique que réelle. Sauf pour la jeune Machicka, nouvellement orpheline après la mort de son unique parent. Se raccrochant à la seule chose qui la relie encore à Zol le faucheur, son grand-père disparu, elle se met à la poursuite de cet immortel insaisissable, sans se douter que cette rencontre va bouleverser non seulement sa vie mais aussi le destin du monde.

Car Rain, ce fameux immortel, ne erre pas depuis des centaines d’années pour rien. La découverte de son histoire, profondément tragique, même choquante, est le premier bouleversement balancé à la tronche du lecteur : guerre, expérimentations militaires, armes absolues, sacrifices des plus faibles, orphelins instrumentalisés par la folie guerrière des plus puissants… Le passé de Rain est une plongée dans ce que l’humanité a de plus cruelle et de plus sombre. Et au cœur de tout ceci, un homme : Yuca. Le versant torturé et glaçant d’une vie éternelle, là où Rain a su lui conserver sa gentillesse et sa candeur.

Pourquoi une telle différence ? Car Yuca est en fait plus humain que Rain : terrassé par ses démons, harcelé par ses innombrables souvenirs, brisé par sa solitude, celui qu’on nous présente comme un monstre responsable de tant de morts est surtout simplement humain, dans tout ce que ça peut signifier d’excessif.
Attiré par le pouvoir, guidé par son instinct d’auto-destruction qui n’a cessé de grandir en lui au fil des siècles, stimulé par le chaos, il ne peut en fait réellement nuire que parce que les humains autour de lui, appâtés par son intelligence et ses promesses de puissance, lui donnent les clés de leur propre anéantissement, avec le sourire qui plus est.
Ainsi, ce fameux monstre froid et indifférent est-il vraiment l’unique coupable des horreurs qu’il laisse dans son sillage ? Ou l’armée de gouverneurs, de décideurs, de puissants hommes d’affaires, de chercheurs sans scrupule qui lui donne carte blanche sans sourciller en échange d’un peu de puissance n’a t-elle pas sa grande part de responsabilité dans les massacres qu’elle cautionne ?
Ainsi, ce responsable de Calvaria, grande firme officiellement blanche comme neige mais grosse pourvoyeuse d’armes au plus offrant, refuse d’appuyer sur la gâchette car « il n’est pas un assassin ». Même s’il n’a eu de cesse d’aboyer des ordres à ses lieutenants pour tuer, détruire, cacher, et sauver ses fesses.

Rain, lui, est tellement innocent et pur, guidé uniquement par son amour de la vie, même quand elle le maltraite et le rejette, qu’il est plus angélique qu’humain. Rien de mauvais ne semble pouvoir émaner de lui, sans pour autant qu’il en devienne fade ou ennuyeux. Notamment car l’autrice le rend également drôle, touchant dans sa fraîcheur, sa soif d’avancer. Et s’il peut sembler naïf voire idiot par certains côtés, c’est là encore une façade pour ne pas se laisser corrompre par la brutalité et la cruauté du monde qui l’entoure. Il a vécu le pire, mais a refusé de se laisser dominer par la haine.

Immortal Rain est un manga porté par deux thèmes intimement liés : la solitude et le deuil. Que ce soit Rain, Machika, Yuca, Sharem… tous sont profondément seuls et en souffrent terriblement. Une souffrance liée à la perte de l’autre, impossible à dépasser : celle d’un parent, d’un enfant, d’un être aimé.
Ainsi, Sharem, un des personnages féminins les plus touchants et marquants du manga. Au départ, elle semble n’être qu’une de ces femmes dures, froides,indifférentes, sadiques, prêtes à toutes les horreurs pour parvenir à leurs fins. Rien ne paraît la toucher, elle n’hésite pas à manipuler et mentir, ne se préoccupant pas de la souffrance qu’elle peut provoquer.


Mais là encore, une fois qu’on plonge dans sa vie, son histoire, elle se dévoile comme un personnage éminemment tragique, particulièrement touchant. Une femme brisée, vidée, ne faisant plus que singer sa vie une fois celle-ci privée de ce qui en faisait toute sa saveur, son sens. Elle sourit, rit, surjoue mais tout n’est qu’une façade que seule une poignée de proches peut dépasser, les rendant d’autant plus loyaux face à une telle détresse aussi muette qu’abyssale. Le destin de Sharem, dans sa violence et son désespoir, est peut-être celui qui touche le plus, tant il semble douloureux et inévitable.
Et par elle, ainsi que par le personnage d’Eury Evans, est aussi abordée la question de la rédemption. Après tant d’horreurs commises, peut-on être pardonné de ses actes ?

Immortal Rain vol. 10Kaori Ozaki parvient ainsi à créer toute une galerie de personnages tour à tour drôles, attachants, touchants, excessifs, torturés, glaçants, qu’elle laisse se développer au travers de leur parcours, au fil des embûches qu’ils vont tous rencontrer.
Le dessin, maîtrisé, net, précis, la narration, fluide, rythmée, énergique, sachant alterner gros dialogues et phases d’action et de combat sans temps mort : tout est réuni pour donner là un manga alliant aventures, monstres, quêtes, rencontres, romances, engueulades, créant comme une famille qu’on apprend à connaître et à aimer au gré des onze tomes.

Immortal Rain : Une œuvre forte, puissante, profondément touchante, complexe, où chacun apprend à affronter la solitude pour éviter qu’elle ne le ronge et fasse ressortir le monstre humain qui sommeille au fond de lui.

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Et merci à Club Shôjo pour son invitation !

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