The Infinite Loop vol. 1

Série en 2 tomes par Elsa Charretier et Pierrick Colinet, 165x240mm.
Financement participatif. Édité chez Glénat Comics, 14,95€.
Volume 1 le 26/08/15, volume 2 le 21/10/15.

Né de l’imagination d’Elsa Charretier et Pierrick Colinet, The Infinite Loop a commencé sa carrière grâce au financement participatif sur Ulule, avec une campagne couronnée de succès. Y ayant participé pour encourager ce genre d’initiatives, j’ai ainsi reçu il y a peu mon volume dédicacé.

The Infinite Loop vol. 1Dans un futur éloigné, les humains ont appris à maîtriser le temps, tout en parvenant à éliminer un facteur important de tension : le sentiment amoureux. Teddy est correctrice d’anomalies temporelles. Elle passe d’une époque à une autre pour « réparer » les conséquences des actes de quelques fauteurs de trouble appelés forgeurs de paradoxes. Chaque anomalie doit être effacée. Mais que faire quand cette anomalie prend la forme d’une belle jeune femme qui remet votre cœur en marche ?

Qu’on ne s’y trompe pas, on est ici face à une BD militante. Et qui l’assume entièrement.
Face au manque assez criant d’ouvrages traitant des thématiques LGBT (lesbiennes, gay, bi et trans pour ceux qui débarquent) même si les choses évoluent petit à petit, les deux auteurs ont créé une terre du futur qui prétend à l’égalité et à la tolérance alors qu’il ne s’agit que d’oubli et de facilité : plus personne n’aime, tout le monde est à égalité, en effet. Plus d’amour, plus de haine, plus de contact, juste des gens qui évoluent dans un univers un peu fade, un peu vain, sans trop savoir ce qui les motive.
Ainsi, il y a Teddy, notre héroïne, qui se plaint d’être une SEF (Sans Époque Fixe) alors que de toute évidence, cela reste le moyen le plus efficace pour éviter de se poser des questions sur sa vie et sa vacuité vu qu’il n’y a rien à construire. Elle suit juste les ordres, sans chercher la moindre cohérence, se contentant d’exister, exerçant avec zèle un travail garantissant l’équilibre et donc le statu-quo. « Rien n’est pire que le changement » dit-elle. Voilà qui promet quelques petites remises en question…

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Lancer son scénario sur la base des voyages temporels est souvent assez casse-gueule, si ce n’est cliché tant le sujet a pu déjà être bien utilisé par divers auteurs. Mais ce n’est ici apparemment qu’un prétexte pour mettre en scène le thème principal, à savoir les difficultés que doivent endurer les couples homosexuels, comme Teddy et Ano. Évoluant dans un monde aseptisé, où rien ne doit dépasser, leur rencontre et leur fuite créent évidemment des remous, à deux niveaux. D’un côté sur les conséquences de la survie d’anomalies dont les dirigeants jurent qu’elles menacent l’Humanité, de l’autre par la réémergence du sentiment amoureux et de ce qui en découle, la haine, la jalousie, l’intolérance face à deux femmes qui s’aiment.
Le propos est ici clairement militant puisqu’on y retrouve les réactions de dégoût, de mépris, de rejet, d’intolérance face à un couple lesbien ainsi que le fameux placard à peine métaphorique dans lequel Teddy a enfermé tout ce qui pouvait rendre sa vie un peu différente, plus belle, plus personnelle. Un placard confortable, bien caché, connu de personne, agréable mais limité. Teddy se retrouve donc face à un véritable choix à assumer, pour la première fois de sa vie : rester planquée, ne rien essayer, ne rien changer, accepter de ne rien vivre, ou tenter le coup, se battre, risquer de tout perdre comme de tout casser.

Couverture du volume 1 chez Glénat ComicsÉtant pour ma part familiarisée et sensibilisée aux thématiques LGBT depuis des années, je ne peux pas vraiment me rendre compte si les propos mis en scène dans The Infinite Loop sont aussi évidents pour tous les lecteurs potentiels que pour moi. Le placard, la honte, la trouille, la peur du regard, les réactions violentes, l’obligation de se cacher, le risque de se montrer et d’avancer à découvert… on retrouve tout cela dans ce premier volume, de manière pas forcément très subtil à mes yeux mais peut-être justement parce que le sujet m’est évident. Je m’interroge à partir de là sur le lectorat type de cette œuvre : les LGBT déjà sensibilisé.e.s seront content.e.s de la visibilité offerte mais sans réelle découverte sur le sujet, les non-LGBT non sensibilisés ne seront pas forcément intéressés par le côté très militant… Peut-être les LGBT en construction, en attente justement de modèles, de visibilité, de reconnaissance ? On ne peut alors qu’espérer qu’ils auront la possibilité d’accéder à cette lecture.

Au delà de cette question de lectorat, on reste ici dans un récit aventure et SF en plus du militantisme et je regrette un peu le manque d’émotion et de développement plus introspectif des personnages. Teddy rencontre Ano, elles partent ensemble, les jours passent mais on ne voit pas vraiment évoluer leur relation, se construire leur couple, leurs sentiments grandir et évoluer. On est mis devant le fait accompli, et Teddy évolue même très vite puisque si l’amour ne l’intéresse a priori pas, elle craque d’office pour Ano, refuse un baiser par dégoût, mate discrètement les courbes de sa belle pas pudique puis officialise par une petite partie de jambes en l’air en pleine nature directement. Rapide, l’acceptation.
Bref, je trouve que cela manque un peu de subtilité et de finesse dans la partie purement romantique, peut-être justement par envie des auteurs de plutôt jouer la carte aventure et militantisme. Difficile de se rendre compte.

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Côté dessin, il est plutôt agréable à l’œil, très comics et la dessinatrice joue avec la narration, créant des plans de mises en scène assez intéressants, parfois un peu chargés mais assez originaux et ambitieux.
Petit regret qu’on en sache aussi peu sur leur monde d’origine mais peut-être cela viendra-t-il par la suite, maintenant que les bases sont installées. Après tout, on ne voit personne en dehors des membres de la brigade gouvernementale, je serais intéressée par quelque chose là encore un peu plus fourni, approfondi.
Néanmoins, l’idée de fin de volume est plutôt intéressante, horriblement casse-gueule mais promettant une avancée assez intéressante dans les choix que Teddy va devoir faire. Je suis très curieuse de voir le volume 2 (qui doit clore l’intrigue si j’ai bien suivi)  pour découvrir ce que les deux auteurs ont imaginé… Volume 2 qui doit d’ailleurs sortir fin octobre 2015, cette fois-ci chez un éditeur mystère (qui s’avère finalement être Glénat Comics)…
D’ailleurs la série s’exporte puisqu’elle a débuté chez IDW aux États-Unis en avril 2015.

Notons également un texte de Katchoo en fin d’ouvrage sur l’homosexualité dans les comics, permettant un petit coup d’œil sur l’évolution du sujet dans la bande dessinée américaine. Très intéressant.

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