12 mai 2021

[R] Sumomomo, Momomo

Série en 12 tomes de Shinobu Ohtaka, éditée en VF par Kurokawa, en VO par Square-Enix.
Sens de lecture japonais, 128x182mm, 6,90€.
Chronique datant du 02/11/2010.

Il y a quelques années, j’ai commencé la lecture d’une série sans vraiment y croire, pensant me retrouver devant un banal manga de combat basique et vite oublié, du genre que je balance au bout de 100 pages par ennui profond.
Résultat, j’ai passé toute la semaine totalement scotchée, à ne faire que ça dès que j’avais un moment. Rarement lu 12 tomes aussi vite…
Pour cette rétrospective Mangaverse, je voulais reprendre une chronique d’une série cool et sympa, du genre à mettre la patate. Celle-ci m’a semblé la plus indiquée.
Depuis, Kurokawa continue sa route avec Shinobu Ohtaka, en publiant sa dernière série Magi – The labyrinth of magic.

sumomo01Kôshi Inuzuka est un adolescent comme les autres : brillant lycéen, il se destine à une carrière de procureur et bosse comme un fou pour atteindre son objectif. Mais il est le fils du chef d’un des douze clans de martialistes, celui du Chien, et son avenir est de se marier avec Momoko Kuzuryû, l’héritière du clan du Dragon, pour que la paix puisse perdurer. Mais comment faire quand on déteste les arts martiaux pour accepter d’unir sa vie avec celle d’une martialiste déchaînée, la fiancée la plus forte du monde ?

Sumomomo, Momomo commence un peu comme un manga façon Hideki Owada, c’est-à-dire comme une série complètement déjantée où l’humour le plus con et le plus exagéré fait s’enchaîner les gags à toute vitesse. Le nekketsu, l’esprit du combat qui anime un héros jeune, valeureux et souvent bien naïf, fait bouillir son sang – littéralement parlant parfois… – et le pousse à l’extrême dans le sérieux et les grandes déclarations emphatiques.

Ici, le héros est une fille ce qui ne l’empêche pas d’être une valeureuse et puissante combattante, certes un peu neuneu et naïve, n’ayant pour autre but que de se consacrer à sa mission en tant qu’héritière du clan du Dragon : procréer avec l’héritier du clan du Chien… Mais ce dernier ne correspond en rien aux fantasmes de sa quasi-nouvelle épouse, n’ayant apparemment aucun talent de martialiste, aucune puissance et surtout aucun goût pour la castagne, une humiliante rencontre dans son enfance ayant quelque peu coupé son élan de futur chef. En clair, du point de vue martialiste, c’est un gros nul qui fait pitié.
Se sachant irrémédiablement faible, il ne voit plus son salut que dans le respect le plus inflexible de la Loi : ses exploits de justicier attendront son futur métier de procureur. L’arrivée d’une petite martialiste obstinée va évidemment bouleverser ses plans, lui le peureux et le faible devant alors faire face au débarquement de guerriers toujours plus forts prêts à en découdre avec l’héritier du clan du Chien.

À ce moment-là de l’histoire, on peut penser que le manga va rapidement devenir répétitif et prévisible, Kôshi cherchant juste à sauver ses fesses avec quelques lectures de loi et la manipulation d’une fiancée débile prête à tout pour gagner son amour. Mais la série parvient sans peine à se renouveler régulièrement, résolvant les quiproquos classiquement énervants en deux pages, alternant les moments de grosses castagnes avec les instants de “simple” vie quotidienne, le terme simple étant à prendre avec des pincettes puisque la vie quotidienne avec une tribu de martialistes n’a rien de très classique et encore moins de reposante. Pas évident de vivre entouré de gens qui peuvent vous briser tous les os du corps avec leur petit doigt.
Ohtaka s’amuse alors à utiliser et détourner tous les clichés des mangas de baston, avec les noms d’écoles à rallonge et les coups spéciaux des combattants totalement ridicules, les dialogues à base de “mais quelle extraodinaire puissance” déclamés avec un tel sérieux par les martialistes totalement déconnectés du monde classique que le décalage entre la vision du normal Kôshi et celle de tous les guerriers qui l’entourent en devient totalement hilarant. Ainsi, difficile pour un gars lambda d’apprendre en dix minutes à “faire bouillir son sang dans les veines” quand ça semble tellement évident pour les autres…

De plus, malgré les apparences, l’auteure ne cherche pas à faire fantasmer son lectorat masculin avec des ado prépubères sapées comme des infirmières slaves sorties d’un nanar hot des années 70. Les filles du manga ont 17 ans, et pas 12, et seule la malheureuse héritière du clan du Cheval a vraiment droit à ses minutes de gloire sexy, jouant à la perfection le rôle de l’intello binoclarde bien sage sous laquelle se cache une guerrière aux formes pulpeuses dont les fringues rétrécissent au fur et à mesure de l’avancée de ses combats. Notamment grâce aux bons soins de son adorable et attentionnée grand-maman, sachant comment faire exploser la force de sa puissante descendance à grands coups de honte suprême. On rit alors bien plus qu’on ne se rince l’œil, l’auteure n’ayant pas peur d’aller jusqu’au bout de ses idées les plus tordues – la pudeur vertueuse de la pauvre jeune fille innocente en prend régulièrement plein les chicots pour le plus grand plaisir des zygomatiques du lecteur.

On se croirait également dans un manga de Yuki Yoshihara quand la pauvre Momoko rêve d’e consommer enfin son union avec son bien aimé, se transformant en personnage SD comme toutes les héroïnes de la reine du shôjo sexy quand leurs hormones se mettent à bouillonner. Elle se prend évidemment tous les râteaux possibles et imaginables de la part d’un Kôshi pas vraiment très intéressé à l’idée d’engendrer une progéniture, lui qui ne rêve que de normalité et de la routine bien lisse d’un simple lycéen sans histoire…

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Mais au delà de ces multiples moments de rigolade, Ohtaka parvient à donner beaucoup de profondeur à ses personnages, qui ne sont pas que de simples pantins là pour jouer les débiles et se ramasser des mandales à chaque page. Beaucoup sont simplement très seuls et tristes : les plus chanceux ont réussi à trouver quelqu’un sur qui s’appuyer, avec qui partager quelque chose, mais les autres rêvent d’un amour impossible, leur cœur battant pour une personne qui leur échappera toujours. Énormément de tendresse et d’émotion se dégagent alors de ces moments plus doux, voire mélancoliques où les sentiments se révèlent, par un simple mot, un regard, un geste d’apparence anodine qui en dit pourtant long.
Liés par un destin et un héritage familial qu’aucun n’a choisi et qui les emprisonnent plus qu’ils ne les épanouissent, tous ces jeunes martialistes tentent alors de trouver un sens à leurs efforts et à leurs souffrances, au delà de la simple castagne. À quoi bon se battre et être le plus fort quand on n’a aucune raison valable de le faire ? Ainsi, Momoko par exemple, qui pourrait n’être qu’une cruchouille débile et totalement aveugle dans son amour obsessionnel, se révèle bien plus profonde et complexe au fil des rencontres, des combats et des bouleversements qu’Ohtaka ne se prive pas d’aligner au fil des volumes. Elle est même particulièrement impressionnante de classe et de force dans certaines batailles qui n’ont absolument rien à envier à certains shônen.
L’auteure parvient d’ailleurs à créer toute une petite bande de personnages variés et travaillés, bien plus complexes qu’on pourrait le croire au premier coup d’œil, tous étant attachants dans leur recherche d’une vie où ils ne seront plus tiraillés entre leur lourd et exigeant devoir d’héritiers de techniques ancestrales et leurs simples rêves d’ado.
Kôshi se retrouve même au fil des volumes au milieu d’un harem de martialistes féminines en folie, prêtes à tout pour qu’il succombe à leurs charmes très particuliers… Pas sûr que ce soit vraiment une aubaine pour lui d’ailleurs, la position de bourreau des cœurs n’étant pas très rassurante quand ses groupies ont la force de détruire un immeuble avec leur petit orteil.

Ohtaka fait preuve d’un coup de crayon plutôt maîtrisé et agréable, complet et parfaitement lisible, en plus d’une narration dynamique qui parvient à faire cohabiter les gags les plus énormes, les combats les plus intenses – difficile de lâcher les derniers tomes – et les regards les plus tendres. Aucun temps mort ne se fait ressentir durant les douze volumes et on ne sait jamais ce que l’auteure va inventer au chapitre suivant pour faire évoluer la relation de Momoko et Kôshi et faire vivre son petit monde peuplé de doux dingues déjantés et de guerriers assoiffés de pouvoir.
Humour débridé, auto-dérision totalement assumée, réactions excessives, combats dantesques, personnages attachants et travaillés, tenues sexy facilement déchirables, émotion qui surgit sans qu’on s’y attende… Sumomomo, Momomo a de quoi surprendre le lecteur qui acceptera de se prêter au jeu de la fiancée la plus forte du monde.

3 réflexions sur « [R] Sumomomo, Momomo »

  1. Effectivement, ça faisait pas mal de fois que j’étais attiré par la couverture mais que je passais devant sans rien faire car je pensais qu’il allait s’agir d’un énième manga de combat avec jolies filles.
    Ta chronique me donne bien envie tout à coup! J’irai voir s’ils en ont chez Book-Off ou à la FNAC!

    1. Merci 🙂 Après, c’est un style qui ne plaira pas à tout le monde, c’est très très con au début, ça évolue de manière plus construite ensuite, évidemment pas mal de combats mais si on accroche, c’est du pur bonheur. Et puis un truc de baston qui ne prend que 12 tomes, ça change 🙂

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